Mais qui en doutait encore ? La commémoration de 1914, ça sert à faire la guerre ou à la justifier. Eventuellement, à grappiller des points dans les sondages d’opinion. En inaugurant, le 11 novembre, le mémorial de Notre-Dame-de-Lorette, François Hollande s’est livré à un exercice dans lequel il excelle : interpréter l’histoire à l’aune de ses considérations personnelles : « La paix (…) ce sont nos militaires qui se battent encore au Mali, qui évitent des massacres en Centrafrique ou nos aviateurs qui en Irak luttent contre le fanatisme. » Autrement dit, la guerre, c’est la paix, un message adressé sans guère de remords à l’opinion publique mais aussi – et là, c’est plus problématique – aux enfants des écoles invités tout exprès pour la circonstance.

Les enfants en question, ce sont ceux de l’école Saint-Genès de Bordeaux, lauréats cette année du concours des Petits artistes de la mémoire, une très discutable initiative de l’Office national des anciens combattants, devenue, par la magie d’une circulaire, concours officiel de l’Education nationale. Comme leurs devanciers de l’an passé, les écoliers bordelais ont été conduits à se mettre  « dans la peau » des combattants de 1914, à en ressentir avec eux les souffrances de telle  sorte que l’impression éprouvée les dissuade d’aller voir plus loin, de se poser des questions ou de les poser au président qui les reçoit si solennellement.  Avec les Petits artistes de la mémoire, la transmission obligée de la mémoire a trouvé sa nouvelle pédagogie : étouffer l’esprit critique. Le quotidien des tranchées, l’assaut, la vie à l’arrière sont certes évoqués avec réalisme mais la conclusion est pitoyable avec cette dédicace adressée par les élèves « à tous ceux qui ont offert leur vie pour notre liberté. »

Autrement dit, une année scolaire de travail consacré à la Première guerre mondiale aboutit à faire formuler, le plus innocemment du monde, par des enfants de 10 ans, la plus grossière des mystifications guerrières : c’est toujours pour une bonne cause qu’on meurt. Tout accaparés qu’ils ont été par la vie des tranchées, les uniformes, les armements, les détails de la vie matérielle, pas une seule fois, dans le cours de cette activité, les élèves n’ont été confrontés à la seule question qui justifierait une commémoration : comment des millions d’individus ont-ils été amenés à n’avoir d’autre choix que de tuer ou d’être tués ? Et, de fait, la poser permettrait de faire un sort au mythe du « consentement » individuel ou collectif, qui a toujours la faveur de certains historiens : car pas davantage qu’au cours des autres conflits, les combattants de la Première guerre mondiale n’ont « offert leur vie pour la liberté. » La vérité est qu’on la leur a prise – la conscription ne leur laissait pas le choix – quant à la liberté c’était bien la dernière préoccupation des responsables politiques, militaires ou économiques de l’époque. Qu’un siècle plus tard, le 11 novembre 2014, des enseignants n’éprouvent aucun scrupule à traîner leurs élèves devant des monuments aux morts en reprenant la vieille antienne des « morts pour la France », des « morts au champ d’honneur », est le signe – au choix - d’une réelle inculture historique, d’une bonne dose d’inconscience ou d’une option idéologique mais qu’il faudrait alors assumer.

La participation des élèves à la cérémonie de Notre-Dame-de-Lorette est d’autant moins anodine qu’elle s’inscrit dans une logique commémorative qui ne peut décidément plus cacher sa finalité. Les pouvoirs publics n’ont jamais fait mystère de leur volonté d’en faire un moment de patriotisme racoleur à défaut d’être fédérateur : à plusieurs reprises, ces derniers mois, le président de la république et son premier ministre ont eu l’occasion de délivrer sur le sujet un message dans lequel le souci de communication politique l’emporte sur l’événement historique. De fait, dans le contexte d’une commémoration très médiatisée, la référence appuyée aux interventions militaires françaises en Afrique ou en Irak n’a d’autre objet que de leur procurer une forme de légitimité indiscutable que pourtant elles n’ont pas. Mais à travers cette dialectique grossière - comme ceux de 1914, les soldats d’aujourd’hui meurent pour la liberté – c’est en réalité une instrumentalisation de l’histoire qui est une nouvelle fois à l’œuvre, Hollande, ici, ne se différenciant guère de son prédécesseur qui s’en était pourtant fait une spécialité. C’est d’ailleurs sous la présidence de Sarkozy, on aurait presque tendance à l’oublier, que la commémoration du centenaire avait été programmée, sa philosophie imposée, les acteurs réquisitionnés. Hollande n’a fait que suivre, manifestement sans avoir à forcer sa nature.

Au premier rang des acteurs précisément, les élèves – singulièrement ceux de l’école primaire – se voient assurer une scabreuse fonction de représentation, qui interpelle sur l’arbitraire avec lequel l’Education nationale  a engagé dans cette commémoration non seulement sa hiérarchie mais aussi les enseignants et les élèves, qui se voient donc sommés de partager, sur la guerre – celle de 1914-1918 mais aussi celles de l’actuel président – une morale officielle. Brutalisation de l’enseignement de l’histoire, atteinte à la plus élémentaire des libertés de conscience, il n’est pas interdit de voir dans cette militarisation de la mémoire historique comme un dégât collatéral de l’éducation à la défense qui assure au ministère de la Défense, à tous les étages du cursus éducatif, un droit de regard sur tout ce qui, dans les programmes scolaires, touche à la guerre et aux questions militaires. Mais il est vrai également que, depuis 1982 et la signature d’un premier protocole Défense/Education, jusqu’à la circulaire du 13 septembre 2007 stipulant que « l’ensemble des disciplines scolaires doit concourir à l’éducation à la défense », cette intrusion de l’armée dans un domaine où elle n’est pas légitime n’a guère jusqu’ici suscité de réactions.

 

B. Girard

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Mais à quoi joue donc l’EN ? Emma, une lycéenne de 17 ans, obligée de se prêter à une grossière manipulation lors de la cérémonie de Notre-Dame-de Lorette. Il faut lire son témoignage.