Jeudi dernier, Manuel Valls, désormais ministre auto-promu de l’Education nationale, accompagné de son adjointe, Nadjat Vallaud-Belkacem, se rend en visite promotionnelle dans un lycée de Seine-et-Marne pour une réception digne d’un village Potemkine. Les élèves, soigneusement cornaqués, sont autorisés à « dialoguer » avec lui, à condition, bien sûr, que les questions lui fassent plaisir. C’est ainsi qu’en réponse à l’interrogation d’un lycéen se demandant si la France était vraiment « en guerre », Valls a pu délivrer son désormais célèbre message : « Votre génération doit s’habituer à vivre avec le danger du terrorisme (…) et les enseignants doivent le savoir. » Cette mâle résolution étant dans la minute reprise par tous les medias, le chef du gouvernement, aux anges, peut alors quitter la salle pendant que les élèves entonnent une  Marseillaise aussi spontanée que le débat qui a précédé…  Heureux effet des attentats – parmi d’autres – personne n’aura songé à l’interpeller sur le chômage des jeunes ; on ne va quand même pas importuner un chef de guerre ni troubler l’union nationale avec de telles futilités. Patriote et disciplinée, c’est ainsi que, dorénavant, l’Education nationale rêve la jeunesse. Et pour y arriver, en plus de la fidélité sans faille de sa hiérarchie, elle s’est dotée d’un outil à la mesure de l’objectif, une sorte de bible (ou de coran) en 11 points, au titre magique : « Grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République ». Tout est dans le titre.

Ce qui frappe d’abord avec ce document, après le choc des couleurs - bleu, blanc, rouge - c’est le poids des mots : pas moins de 34 occurrences pour « république », 25 pour « valeurs de la république » ou « valeurs républicaines », 28 pour « laïcité ». En comparaison, « justice » n’apparaît que 6 fois, non pas d’ailleurs, en référence au principe moral mais pour désigner l’administration à laquelle auront à faire les élèves qui ne respecteront ni la république et ses valeurs ni la laïcité. « Liberté » et « fraternité » ont droit chacune à une occurrence, « égalité » ne fait pas partie de la liste.  La république a fait son tri. Et, de fait, si la réduction des inégalités et l’exigence de mixité sociale sont mentionnées, il faut bien reconnaître que c’est pour en rester aux généralités et aux vœux pieux : maîtrise du français, lutte contre le décrochage scolaire, autant d’incontournables des discours ministériels depuis plusieurs dizaines d’années. De même, alors qu’une réforme de la carte scolaire avait été à plusieurs reprises évoquée, elle se trouve ici réduite à un « diagnostic partagé avec les collectivités scolaires », ce qui, de facto, en reporte la charge sur le bon vouloir des autorités locales, tout en continuant d’en exclure les établissements privés qui, aux termes de la loi Debré, sont pourtant censés participer au « service public d’éducation ». Traduction : en dépit des grands principes, la république continuera pendant longtemps encore à s’accommoder de la sélection précoce des élèves basée sur le revenu des parents. La république et ses oripeaux, c’est tout ce qui reste lorsqu’un régime politique renonce à rendre plus justes l’école et la société.

En comparaison, l’intransigeance manifestée dès lors qu’il est question de « la laïcité et de la transmission des valeurs républicaines » prend ici tout son sens. Car l’important avec ces valeurs n’est pas qu’elles se concrétisent au quotidien mais qu’on les affiche ; quand bien même elles ne jouiraient d’aucune crédibilité, il faut faire semblant d’y croire. Un peu comme autrefois lorsque, dans l’Eglise catholique, les fidèles étaient tenus de manifester leur foi en latin, un jargon dont ils ne comprenaient pas un traitre mot. On voit d’ici toute la modernité du catéchisme républicain…

Pour éviter de tomber dans le terrorisme, les élèves auront donc droit, à partir de la prochaine rentrée, à un « enseignement moral et civique », à ne surtout pas confondre avec l’éducation morale et civique en vigueur jusqu’à présent. Car, grande nouveauté : cette morale sera « laïque », ce qui, dans le contexte actuel, pourrait laisser la porte ouverte à toutes sortes d’interprétations, si, heureusement,  l’Education nationale, jamais à court de moyens dans la promotion de ses gadgets, n’avait eu l’idée de former en toute urgence, avant l’été, 1000 formateurs qui auront ensuite pour mission d’aller porter la bonne parole dans leurs provinces. L’opportunité du coût de cette initiative dans le contexte de coma avancé où se trouve actuellement la formation continue des personnels ne sera pas évoquée ici.

Le dogme étant ainsi défini, les élèves seront tenus de s’y tenir strictement : « les comportements mettant en cause les valeurs de la république [seront] traités, systématiquement signalés au chef d’établissement avec, le cas échéant, une sanction disciplinaire. » Une formulation qui laisse perplexe surtout au regard de la subtile confusion entretenue sur « la valorisation des rites républicains » : on apprend en effet que « le rétablissement de l’autorité du maître passe par la compréhension et la célébration des rites et symboles républicains (hymne national, drapeau etc).» Autrement dit, écorcher la Marseillaise ou ne pas se signer devant le drapeau, cas flagrants d’atteinte à l’autorité du maître, seront dorénavant punis. C’est vrai que recopier 100 fois l’hymne national sera l’occasion pour l’élève d’apprécier à leur juste valeur les notions de libertés de conscience et d’expression  ou encore les capacités « de jugement et d’argumentation » que cet enseignement prétend lui faire acquérir.

Ce n’est pas tout : outre la journée de la laïcité « célébrée » le 9 décembre, l’année scolaire sera parsemée de participations obligatoires aux « commémorations patriotiques », qui ne manquent pas dans le calendrier, le tout formant « un parcours citoyen », de l’école élémentaire à la terminale, « articulé, notamment autour de la Journée défense et citoyenneté » (Rappel : la JDC est l’opération de recrutement des armées). S’il reste du temps, les élèves pourront toujours se livrer à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture du  calcul et des autres matières scolaires…

Voilà, en quelques mots, la réponse apportée par l’Education nationale à la menace terroriste contre laquelle la France serait, paraît-il, en guerre, une guerre qui, effectivement, donne tout son sens à cette « mobilisation ». Mais si guerre il y a, le préalable – et l’honnêteté - consisteraient quand même à dire de quels adversaires il s’agit. Et comme on a du mal à croire qu’un pays de 65 millions d’habitants soit menacé, dans sa survie, par trois terroristes ou même par quelques centaines, il faut alors convenir que l’ennemi est ailleurs et que la question posée est d’une autre nature. Ce document surréaliste, censé dorénavant régenter les mœurs et les croyances écolières, est tout entier organisé autour d’un grossier amalgame entre civilités, nationalité, laïcité, ce qui, dans les établissements peut se traduire ainsi : je respecte les enseignants, je suis fier d’être français, je ne porte pas de voile sur la tête. Mais alors que la première prescription va de soi et ne pose pas de problèmes majeurs en dépit des descriptions apocalyptiques abondamment relayées par la presse, la seconde relève d’un choix éthique personnel – on reste libre ou pas de se « sentir français » - et la troisième ne s’adresse en réalité qu’à l’état, chargé, depuis 1905, de garantir la liberté religieuse et le libre exercice des cultes. Or, si la première est bien légitime dans un cadre scolaire, il est clair que la « mobilisation de l’école » cible en fait les élèves musulmans considérés comme insuffisamment francisés. Ainsi, la vision identitaire de la laïcité, aux relents colonialistes, bruyamment  initiée ces dernières années par les milieux d’extrême-droite avant de gangréner une large partie de la classe politique, prend pied aujourd’hui à l’école, le plus officiellement du monde avec ce mot d’ordre : éradiquons la menace barbare de nos écoles.

Comme dans toute guerre, les dégâts collatéraux ne manqueront pas : si une partie des élèves est tout spécialement visée, les autres ne seront pas épargnés, notamment à travers l’intention, pesamment affichée, de punir, comme autant de déviances, les écarts à la pensée officielle.

Les enseignants, singulièrement silencieux jusqu’à présent, voire complaisants – à quelques notables exceptions près – devraient se rendre compte qu’ils sont concernés par ce vent punitif : notamment lors des concours de recrutement où seront évaluées « leurs capacités à faire partager les valeurs de la République », une formulation suffisamment large pour laisser la porte ouverte à tous les arbitraires. Et les sanctions brutales prononcées ces derniers jours, aussi bien contre des élèves que contre des enseignants donnent déjà l’image de ce que pourrait être une école fondée sur la surveillance généralisée, les menaces et la peur.

 

B. Girard

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