Parallèlement à la charge débridée lancée contre l’Ecole, les attentats de janvier ont fait resurgir dans le débat public le sentiment très ambivalent qu’une partie de l’opinion entretient avec la jeunesse. Plutôt que de se remettre eux-mêmes en cause, les politiques quasi unanimes, complaisamment relayés par les sondages et les medias, ont trouvé leur bouc émissaire. Par un de ces détournements qui n’a pas fini d’étonner, l’éducation s’est ainsi trouvée chargée ces dernières semaines d’une responsabilité tacite, sinon dans l’accomplissement direct d’un acte de violence, du moins dans on ne sait trop quelle faillite intellectuelle et morale dont elle serait l’expression : les réticences de certains élèves face au rituel forcé d’une communion quasi religieuse, grossièrement gonflées, ont ainsi été dénoncées comme le signe d’un défaut d’intégration de toute une classe d’âge à une hypothétique communauté nationale, assimilée un peu vite à la société. Il n’y aurait donc de collectivité possible que nationale ?

Que l’émergence de la question d’un service national généralisé soit venue comme en  écho à la posture rigide de l’Education nationale faite d’injonctions moralisantes autour du patriotisme et des valeurs de la République, ne tient pas du hasard : il s’agit – pour reprendre les propos du Parti socialiste – en « resserrant les liens entre les jeunes et la nation (…) » d’apporter une réponse au « délitement des valeurs civiques », un domaine où le parti de Jérôme Cahuzac, d’Aquilino Morelle ou de DSK est sans doute très qualifié pour faire la leçon… Cette conception du lien social, fondée sur le regroupement momentané, artificiel er autoritaire d’une classe d’âge – le service national obligatoire - repose sur une analyse quand même bien sommaire de la vie en société. Ainsi, arrivés à 16 ou 18 ans, les jeunes n’auraient jamais connu de vie sociale ? De longues années d’école les laisseraient à l’état d’atomes isolés sans la moindre conscience de groupe ? Et c’est des brimades et des beuveries de caserne, de la coercition,  que naîtrait la solidarité ? C’est faire peu de cas d’une des fonctions de l’école – l’apprentissage de la sociabilité – dont rien, sinon la mauvaise foi ou l’ignorance du sujet, ne permet de prétendre qu’elle soit négligée. Car c’est quand même bien à l’école qu’on apprend, dès le plus jeune âge, à se rencontrer, à s’amuser, à parler ensemble, à s’écouter, à collaborer, à prendre l’autre en considération, à résoudre les conflits, à respecter des règles, bref, à vivre en groupe. Et même si l’institution scolaire se montre trop souvent frileuse dans l’exercice des responsabilités partagées, dans la prise en considération de la parole de l’élève, dans la promotion de pédagogies coopératives, il est parfaitement ridicule qu’on ait pu donner d’elle l’image d’une  fabrique de barbares ou de sauvageons.

Ridicule et caricaturale, sans doute, mais cette image ne vient pas de nulle part : l’insistance à dénier aux jeunes toute forme d’intégration sociale, alors qu’ils  font partie de la société, qu’ils sont la société, au même titre que les autres, reflète en réalité une autre conception du groupe, dominante dans l’opinion quoique la moins étayée, selon laquelle la collectivité ne pourrait être que nationale, que la nation serait le stade suprême et le plus harmonieux de la vie de groupe. Quoique cette représentation  soit pourtant des plus discutables, c’est néanmoins sur elle que l’Education nationale compte s’appuyer pour remettre dans le droit chemin une jeunesse menacée par le « communautarisme », un mot qui répand la terreur malgré un substrat sociologique tout ce qu’il y a de plus flou et qui désigne en fait toute forme de collectivité qui n’est pas nationale. Ce qui, dans la pratique, exclut beaucoup de monde. Mais alors que, ces dernières semaines, aucune mesure sérieuse n’a été avancée pour réduire les inégalités sociales qui menacent durablement l’école et la société, la ministre de l’Education nationale a multiplié les effets de manche à connotation identitaire, la référence effrénée aux symboles nationaux étant censée faire oublier le vide abyssal de l’action politique. C’est là, d’ailleurs, sa justification première : l’union nationale comme cache-sexe de la brutalité sociale et de l’ordre établi.

S’il est décidément impossible de prendre au sérieux ce « concours Lépine de la recette miracle pour une jeunesse citoyenne et républicaine » (François Chérèque), et tant qu’à rester dans le registre symbolique, il est pourtant un certain nombre de mesures qu’il était facile d’adopter, à effet immédiat, dans la foulée des attentats, pour tenter de donner du sens à une « citoyenneté » qui, aux yeux de beaucoup n’en a plus guère.  En vrac :

- garantir solennellement aux élèves sans-papiers qu’ils pourront poursuivre leurs études en France, sans être inquiétés par la police ;
- interdire l’enfermement d’enfants sans-papiers dans les centres de rétention ;
- poursuivre les maires qui ferment les portes des écoles aux enfants roms et cesser de détruire leur logement ;
- trouver d’urgence un toit aux milliers d’enfants qui n’en ont toujours pas ;
- sanctionner sévèrement les contrôles policiers au faciès ;
- donner le droit de vote à tous les parents sans exception d’origine ;
- et si l’on tient vraiment à conserver dans les rituels quelque chose qui ressemble à un hymne, bannir des écoles, avec le « sang impur qui abreuve les sillons », une Marseillaise qui n’y a pas sa place, au moins sous la forme, brutale et guerrière, qu’on persiste à considérer comme indispensable à l’apprentissage de la citoyenneté (sur ce sujet, une pétition attend les signatures).

Un mois après les attentats, les élites dirigeantes du pays, incapables de faire face aux défis réels de notre époque, dissimulent leur incompétence derrière une campagne cynique de stigmatisation de toute une classe d’âge. Aveuglées par leur croyance irraisonnée dans une prétendue guerre de civilisations, ils en font également une guerre des générations. Cette dernière étant potentiellement plus explosive que l’autre.  

 

B. Girard

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