« (…) le collège aggrave la difficulté scolaire, particulièrement dans les disciplines fondamentales. Sans mettre en cause la compétence et l'engagement des enseignants, force est aujourd’hui de reconnaître lucidement que le collège cristallise les défauts de notre système éducatif. Il est profondément inégalitaire (…) Il est monolithique dans son approche disciplinaire, suscitant parfois l’ennui, voire la perte du goût pour le travail et l’effort. Il est inadapté au développement des compétences indispensables à la future insertion des collégiens et peu efficace sur l’orientation et la lutte contre le décrochage. En définitive, le collège actuel est souvent peu motivant pour les élèves, anxiogène pour les parents et frustrant pour les professeurs, auxquels il ne laisse que peu d’autonomie. »

Un petit moment de lucidité à l’Education nationale ? On ne croyait plus la chose possible et pourtant, en présentant cette semaine son projet de réforme du collège, la ministre a, timidement et après beaucoup d’autres, levé un tabou : les faiblesses du système éducatif ont peut-être plus à voir avec le collège qu’avec l’école élémentaire. Mais comme d’habitude avec ce ministère, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Les mesures annoncées ne brillent en effet ni par leur nouveauté ni par leur audace : enseignements interdisciplinaires qui rappellent furieusement les itinéraires de découvertes (IDD) mis en place par une circulaire signée Jack Lang en 2002 ; accompagnement méthodologique personnalisé limité à un tout petit nombre d’heures dans la semaine alors que la méthodologie, dans son principe, traverse tout l’enseignement ; enfin, généralisation d’une seconde langue vivante en classe de 5e, une initiative qui risque fort de buter sur un nombre d’enseignants insuffisant pour l’assurer. Des dispositions qui ne feront sens, de toutes manières, que dans leur articulation avec les programmes officiels rénovés, attendus pour les semaines qui viennent et dont les effets seront amoindris, de surcroît, par le refus de la ministre de voir évoluer les pratiques traditionnelles d’évaluation mais également par ses ingérences suspectes dans les travaux du Conseil supérieur des programmes (CSP) chargés de les élaborer. Enfin, si, comme les rumeurs le laissent entendre, le calendrier scolaire annuel ne devait être modifié qu’à la marge, il ne fait guère de doutes que cette réforme du collège, très éloignée de la « refondation » - à laquelle, de toutes façons, personne ne croyait plus – n’est qu’une réponse très partielle aux enjeux mis en avant.

Néanmoins, le retour du collège dans le débat éducatif a quand même le mérite d’en modifier les données ou, à tout le moins, de l’éclairer sous un autre angle. Car il faut bien reconnaître que, jusqu’à présent, c’est principalement l’école primaire qui a fait figure de bouc émissaire dans la dénonciation de l’échec scolaire, l’école primaire sur laquelle il faudrait « mettre le paquet » - pour reprendre l’expression tant entendue - pour que, magiquement, les problèmes s’évanouissent. Refrain connu : si 120 000 élèves sortent chaque année du système scolaire obligatoire sans diplôme ou uniquement avec le DNB, la responsabilité n’en incombe pas à leurs quatre années de collège – souvent davantage en cas de redoublement – mais aux cinq années d’école élémentaire qui ne leur auraient pas permis d’acquérir les bases pour poursuivre des études secondaires. Une rhétorique facile pour des solutions faciles : au choix – selon les ministres et les majorités politiques - faire redoubler les élèves, instaurer un examen de passage en 6e, privilégier le rabâchage, le par cœur pour un enseignement primaire réduit aux rudiments abusivement assimilés aux « bases », ou encore créer de nouveaux postes d’enseignants, autant de moyens préconisés par une large partie de la classe politique et peut-être, également, de l’opinion, la gauche peinant là encore à se démarquer de la droite.  

Focaliser l’attention sur l’enseignement primaire – avec une volonté de stigmatisation à peine voilée – a surtout pour effet, sinon pour objectif, de laisser le secondaire à l’écart de toute critique ou plutôt de la détourner sur une autre cible : si les élèves échouent en collège, c’est parce qu’ils y ont été mal préparés par leurs premières années de scolarité ou encore qu’ils ne sont décidément pas « faits pour les études ». Et tant pis si les élèves concernés sont tous issus des milieux défavorisés : une sorte de sélection naturelle sera plus facile à faire passer dans l’opinion publique qu’une ségrégation sociale sciemment organisée par l’institution scolaire.

En faisant de la classe de 6e un cycle commun avec les deux années de CM (cycle 3), la dernière loi d’orientation (2013) a pourtant reconnu officiellement, mais sans en tirer toutes les conséquences, la difficulté pour beaucoup d’enfants de 11 ans, de s’adapter à un type d’enseignement qui n’a jamais été conçu pour eux, fondé sur le cloisonnement des disciplines, matérialisées par des programmes rigides et autoritaires, et à la multiplicité des enseignants : une matière, un professeur, une classe, une heure de cours. Cette rupture brutale entre école et collège, loin de répondre à une quelconque nécessité, résulte en réalité de l’histoire du système éducatif : pendant longtemps coexistaient deux ordres d’enseignement : le primaire, chargé de délivrer aux enfants des milieux populaires les rudiments dont ils avaient besoin durant leur vie active qui commençait vers 13 ou 14 ans ; le secondaire, au contenu étroitement disciplinaire délivré par des enseignants formés par l’Université, réservé aux futures élites toutes issues des milieux privilégiés. Quand la république se donnait bonne conscience à peu de frais sur ses prétendues valeurs, l’école de la république s’accommodait en réalité fort bien de toutes les inégalités, de toutes les injustices.

L’allongement de la scolarité obligatoire (de 14 à 16 ans), la généralisation des études secondaires à tous, la mise en place du collège unique (1975) ont certes changé la donne, mais les structures bien plus que les pratiques, en particulier parce que les enseignants du secondaire, formés dans une logique disciplinaire, ont continué à délivrer des savoirs académiques peu adaptés à leur nouveau public et dont la légitimité est plus que discutable. En réalité, la question n’est pas de savoir à quel âge les élèves doivent rentrer en 6e mais plutôt de se demander à quelle logique éducative correspond le découpage institutionnel entre école et collège : le principe du collège unique, c’est-à-dire pour tous, prenant la suite d’une école également pour tous, n’impliquait-il pas la fusion des deux étages d’enseignement dans un module unique permettant à chacun d’avancer à son rythme sans être confronté au passage périlleux vers des études secondaires dont la pertinence n’est jamais interrogée ?

Bien des enseignants, pas tous, mais aussi des parents, peut-être davantage concernés que les premiers par une sorte de sacralisation des études secondaires, voient dans le rapprochement école - collège comme une remise en cause des disciplines scolaires et un abaissement des exigences, pour reprendre une formule consacrée, alors que ce ne sont pas tant les savoirs qui sont en cause que la capacité à les faire passer et à leur donner du sens aux yeux des élèves. En jeu : un changement de paradigme qui passe par un décloisonnement des connaissances, artificiellement définies par un cursus universitaire, souvent hérité du passé,  sans rapport avec les nécessités de formation exigées par le monde d’aujourd’hui.

Reste que les résultats de cette réforme a minima demeurent largement tributaires de son calendrier d’application : c’est à la rentrée 2016 que le « nouveau » collège devrait voir le jour… à quelques mois d’une échéance politique majeure qui ne rend guère optimiste. Dans le domaine éducatif également, on risque de payer très cher la pusillanimité de ce gouvernement.

 

B. Girard

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