Que restera-t-il de la loi d’orientation à la rentrée 2016, date prévue pour son entrée en application ? On peut effectivement se poser la question à la lecture de la lettre adressée le 1er juillet par Najat Vallaud-Belkacem au président du Conseil supérieur des programmes (CSP). Alors que cet organisme avait été créé par la loi d’orientation de 2013 pour travailler « en toute indépendance » à l’élaboration des programmes scolaires, ces derniers mois ont été marqués par une reprise en main du ministère sur l’ensemble du processus et tout spécialement pour l’enseignement de l’histoire. Mais n’était-ce pas attendu ?

La tonalité générale du courrier est tout simplement comminatoire, comme un chef de service qui s’adresserait à ses subordonnés : « il apparaît nécessaire (…), il est essentiel (…), il est indispensable (…) », les désirs de la ministre sont des ordres, dans un bref courrier accompagné de trois annexes qui précisent « pour chacun des cycles et pour chaque champ disciplinaire, les principaux axes de réorientation attendues, outre les demandes de modification déjà signalées (…) » Le CSP n’a plus qu’à se remettre au travail pour rendre sa nouvelle copie dans la semaine du 3 septembre… « en toute indépendance », bien sûr.

Dans ces annexes, en dehors de considérations surtout techniques, l’histoire fait l’objet d’une attention toute particulière, avec, en cycle 3 comme en cycle 4, cette énigmatique formulation : « il apparaît nécessaire de reconsidérer certains contenus ». Mais même si le ton est à l’injonction, la ministre se garde bien de préciser par écrit de quels « contenus » il s’agit. En réalité, elle n’a guère besoin d’insister pour faire comprendre aux membres du CSP où sont ses préférences, tant elle a déjà eu l’occasion de s’exprimer sur ce sujet. On n’a pas oublié en effet sa participation active à la fureur médiatique qui avait accueilli la publication du projet de programmes en avril dernier. Dans le « bêtisier des opposants », organisé notamment autour de la place plus ou moins importante à accorder à l’histoire de France comme fondement d’une identité commune, elle avait tenu toute sa place. Dès le 3 juin, au cours d’un forum organisé sur ce thème, elle ne manquait d’ailleurs pas de recadrer le CSP, suspecté de ne pas suffisamment communier à cet idéal identitaire :

« Car c’est bien sur l’Histoire de France qu’il faut faire porter l’essentiel de notre effort. (…) C’est pourquoi la compréhension de notre histoire nationale, centrale dans le primaire, est le fil conducteur des programmes au collège, l’Europe et le reste du monde étant abordés à partir des influences réciproques entre eux et notre pays. » Une intervention qui ne faisait d’ailleurs guère que reprendre les propos tenus par Hollande quelques jours plus tôt, assignant à l’histoire scolaire le rôle singulièrement réducteur de « rappeler les heures glorieuses de notre passé. »

De toute évidence, c’est dans cette optique qu’il faut comprendre l’appel à « reconsidérer certains contenus » ; et même si, dans le projet de programme du cycle 3, l’histoire se réduit quasi exclusivement à la traditionnelle succession des régimes politiques en France, des batailles et de leurs supposés héros, la ministre semble sans doute considérer que le cycle 4, ouvert à des problématiques plus larges et partiellement mondialisées, devrait s’en inspirer.

La remise en cause du projet initial s’observe également, dans le même courrier adressé au CSP, par la  demande « de reconsidérer, en histoire, la nature et l’enjeu des thèmes proposés au choix afin que le programme n’élude aucune question jugée essentielle ou fondamentale. » Or, avec cette remise en cause de l’architecture même du programme – fondée sur le choix par l’enseignant de questions obligatoires ou facultatives au sein de quelques grands thèmes - c’est sa seule véritable nouveauté qui se trouve ici incriminée. Une nouveauté qui, à l’instar des éternelles jérémiades sur l’histoire de France, avait soulevé un flot de critiques aussi peu fondées que malhonnêtes, suggérant, entre autres facéties, que les Humanistes ou les Lumières étaient rayés des programmes ou encore – celle-ci restera dans les annales de la désinformation – que l’enseignement obligatoire de l’islam remplaçait dorénavant celui du christianisme. En réalité, dans la logique curriculaire visée par les programmes, le travail de l’enseignant ne consiste plus à bâtir un planning annuel de leçons, déconnectées les unes des autres et qu’il sait de toute façon infaisable mais à se fixer quelques grands objectifs à réaliser dans le cadre d’un cycle pluriannuel. C’était, autant qu’on l’avait compris, le point de départ de la réforme ; or c’est bien un retour à la conception traditionnelle des programmes que la ministre semble suggérer.

Finalement, à ce stade de l’écriture des programmes, plusieurs interrogations demeurent et le fait qu’elles se posent depuis de nombreuses années est révélateur des tensions et des forces d’inertie à l’œuvre.

En premier lieu, la souplesse introduite dans la mouture provisoire par le biais des questions facultatives et des thèmes larges, seule véritable nouveauté, suppose de la part des enseignants une approche autonome et responsable de leur activité. Quelque chose de très éloigné dans le principe, des préparations de cours prémâchées suggérées ou imposées par l’administration, auxquelles ils sont habitués jusqu’à présent et qui semblent toujours avoir les faveurs de quelques-uns d’entre eux. Un système éducatif centralisé et hiérarchisé à l’extrême, où le sommet de la pyramide prétend régenter jusqu’aux moindres détails est-il capable de remettre en cause un de ses fondements qu’il tient de ses origines napoléoniennes ? Des enseignants, recrutés pour la plupart après cinq années d’études supérieures, sont-ils disposés à remettre en question de vieilles et mauvaises habitudes qui consistent à attendre les consignes plutôt qu’à se faire confiance à eux-mêmes ? Si les nouveaux programmes ne devaient avoir qu’un seul effet positif, c’est bien dans cette évolution qu’on pourrait la trouver.

Dans un domaine voisin, celui de la délégation de pouvoir que l’Education nationale est disposée à assurer, il serait vraiment mal venu que tout le travail de rédaction des programmes fourni par le CSP pendant plus d’une année, se voie malmené, voire défiguré par une reprise en main autoritaire au nom de considérations politiques à peine dissimulées. Des considérations qui s’expriment tout spécialement, comme à l’accoutumée, à travers les critiques portant sur l’enseignement de l’histoire, dont la seule justification serait de promouvoir, à travers un récit exclusivement national plus imaginaire que réel, on ne sait trop quelle communauté de pensée perçue comme la finalité ultime de l’organisation politique. Pourtant outrancièrement mise en avant à l’école primaire, sans que cette primauté ait suscité beaucoup de réactions, un peu comme si elle allait de soi, l’histoire de France, au cours des décennies écoulées, a dû abandonner une partie de ses prérogatives dans les programmes du collège, au profit d’une ouverture à d’autres thématiques. N’est-ce pas cette ouverture qui se trouve visée par Najat Vallaud-Belkacem dans un courrier qui, malgré les précautions oratoires d’usage, sent son détricotage ?

 

B. Girard

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