« Le tragique réel de la situation, c’est que l’Europe est un continent qui, au XXe siècle, de façon cyclique, se suicide sous direction allemande. Il y a d’abord eu la guerre de 14, puis la deuxième guerre mondiale. Là, […] on est en train sans doute d’assister à la troisième autodestruction de l’Europe, et de nouveau sous direction allemande. » Une citation, parmi beaucoup d’autres de la même veine, à avoir eu les honneurs de la presse dans le cadre de la crise grecque. Le problème, dans le cas présent, réside dans la qualité d’historien attribuée à son auteur, Emmanuel Todd : l’impensable amalgame auquel il se livre entre l’Allemagne de Guillaume II, celle d’Hitler et celle de Merkel, les attaques répétées et souvent irrationnelles contre un pays considéré comme le seul et unique responsable des difficultés de l’heure, tout cela éclaire d’un jour particulier une opinion publique que des décennies de construction européenne ne semblent guère avoir fait évoluer… une opinion publique il est vrai bien peu aidée par les leçons d’histoire qu’elle aura reçues à l’école.

L’absurde anachronisme qui voit dans l’Allemagne d’aujourd’hui l’aboutissement et le prolongement de l’épisode nazi a pourtant été relayé sans beaucoup de distanciation par nombre de médias et de politiciens avec ce jugement qui fait office d’évidence : qu’attendre d’un pays qui, dans toute son histoire, aurait fait tant de mal au monde ? Même si le nazisme ne couvre que douze ans d’histoire (1933-1945), la bruyante évocation de cette époque, comme si tout devait nécessairement y ramener, a fait resurgir dans le débat public les vieux démons d’une germanophobie dont on croyait qu’elle n’avait plus cours. Plus d’un demi-siècle après le traité d’amitié franco-allemand (traité de l’Elysée, 1963), presque soixante ans après la naissance de la CEE qui engendrera l’Union européenne (1957, traité de Rome), après des dizaines de milliers d’échanges Erasmus (et pas mal de bébés qui en sont nés), après la disparition des barbelés et le libre franchissement de la frontière, un discours hâtif et malveillant sur l’Allemagne et la menace qu’elle ferait peser sur ses voisins en viendrait presque à renouer avec l’imaginaire de la ligne Maginot, de la ligne bleue des Vosges ou avec le mythe de l’ennemi héréditaire. Pour le reste, s’il s’agit de menaces, entre la France et l’Allemagne, lequel des deux est aujourd’hui les plus proche d’un régime d’extrême-droite ?

Indépendamment des considérations économiques et financières dont on peut laisser débattre de savants spécialistes qui, d’ailleurs, n’en finissent pas de se contredire d’un jour sur l’autre, il est frappant de constater avec quelle facilité, en France, les références à l’époque nazie peuvent resurgir dès qu’il est question de l’Allemagne et que la seule figure historique allemande dont les Français, jeunes et moins jeunes, puissent citer le nom est celle d’Hitler. Une prééminence qui révèle surtout la profonde inculture des Français pour le passé et la civilisation de leurs voisins.

De fait, malgré les timides velléités affichées – plus de façade qu’autre chose – pour ouvrir l’enseignement de l’histoire à l’Europe, la place de cette dernière reste des plus limitées, souvent réduite aux civilisations de la Méditerranée antique ou à un aperçu superficiel de la construction européenne, présentée sous l’angle réducteur d’un rapprochement inter-étatique. Dans les programmes officiels, l’Allemagne n’apparaît guère que lors des conflits armés avec la France, le plus souvent les deux guerres mondiales. Pire même, les commémorations scolaires de la guerre de 1914 – 1918, par les raccourcis et les activités racoleuses auxquels elles donnent lieu, font disparaître toute la dimension mondiale de la guerre au profit d’une approche essentiellement franco-allemande. Conséquence directe d’une pédagogie trop exclusivement émotionnelle de l’événement – centrée sur les souffrances des combattants dans les tranchées – au détriment de sa compréhension, l’histoire scolaire aboutit à enraciner dans la tête des enfants une sorte de croyance en l’inéluctabilité des guerres, comme si, tout au long du passé, Français et Allemands n’avaient rien fait d’autre que s’entretuer… comme si l’Allemagne, en proie à un atavisme hégémonique dont elle ne pourrait se défaire, ne devait décidément donner à ses voisins que l’image d’un perpétuel danger.

Finalement, est-il excessif de penser que le débat public autour de la crise grecque, les prises de position qu’elle suscite, ont aussi à voir avec cette habitude très répandue de se décharger sur autrui de ses propres responsabilités ? Il y a quelque chose de très artificieux de faire porter à tout un pays et à un seul pays, abusivement confondu avec son gouvernement, le poids de tous les malheurs de la Grèce et même du continent européen. Autant qu’on le sache, les 28 états membres de l’Union européenne sont tous des démocraties, leurs dirigeants ont été élus. La politique menée par l’UE ne vient pas de nulle part ni d’une planète lointaine et mystérieuse, appelée selon les moments « Bruxelles » ou « Berlin », qui imposerait ses lois brutales à 28 peuples par essence bons et vertueux. Ce ne sont ni Bruxelles ni Berlin qui, par exemple, ont imposé à la France, à partir des années 70, le démantèlement d’une bonne partie de son tissu industriel, à l’origine d’un chômage massif, ou encore des budgets militaires nettement plus élevés qu’ailleurs en Europe, qui ne contribuent pas peu à creuser les déficits publics. Après tout, si un Français dépense chaque année 980 euros pour son armée contre 618 pour un Allemand, il faut bien que la différence se paye quelque part. Mais si l’armée, ses dépenses monstrueuses, et plus généralement la politique de défense sont autant de tabous en France, ce n’est pas la faute à Berlin, pas la faute à Bruxelles.

Pas la faute non plus à l’Europe ou à quelque entité invisible étranglant les malheureuses nations : dans chacun des états qui la forment, tous les dirigeants, sans exception, ont fait le choix de conserver leurs pouvoirs, leurs privilèges, incapables d’accepter l’idée que la souveraineté pouvait fort bien ne pas se limiter au cadre étriqué de la nation. Il faudra dans les esprits – et dans les programmes scolaires – bien des révolutions pour arriver à l’idéal rêvé par Victor Hugo : « Ne soyons plus Anglais ni Français ni Allemands, soyons Européens. Ne soyons plus Européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie. » (Choses vues, 1846)

 

B. Girard

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