La communication sur le sujet n’aura pas fait défaut : tous les services de l’Education nationale sont mobilisés, derrière leur ministre, pour vanter les mérites et la nouveauté de l’enseignement moral et civique (EMC). En réalité, nouveauté est un bien grand mot pour ce qui ressemble quand même diablement à ce qu’on connaît depuis longtemps sous des dénominations variées, suivant l’humeur du ministre en poste : instruction civique, éducation civique, éducation civique juridique et sociale, éducation morale etc. Mais c’est ainsi : alors que la gauche en est à sa quatrième rentrée, que la « refondation » du système éducatif est enterrée depuis belle lurette, que les sujets qui fâchent – comme la réforme du collège ou les nouveaux programmes – sont repoussés d’une année (voire plus selon le contexte politique…), le gouvernement est bien obligé de donner l’illusion de l’action. Et rien de tel que les mâles exhortations, l’appel aux vertus civiques pour faire oublier tous les ratés d’un régime politique plus prompt à faire la morale aux enfants des écoles qu’à se réformer soi-même. 

L’EMC, comme le veut la tradition de l’EN, c’est d’abord une longue et bavarde circulaire (qu’on limitera ici aux cycles 2,3 et 4, école élémentaire et collège) : des formules pompeuses, des vérités surplombantes, un champ d’action étendu à l’infini – tout est civique, tout est moral – et surtout cette tendance très remarquable qui consiste à afficher certaines valeurs tout en préconisant leur contraire. Par exemple, les rédacteurs ont beau jurer la main sur le cœur que l’EMC « ne saurait se réduire à être un enseignement « à côté » des autres, [que] tous les enseignements à tous les degrés doivent y participer … » ou encore que « l’éducation morale n’est pas du seul fait ni de la seule responsabilité de l’école », rien n’y fait : même si la morale et le civisme sont étroitement liés à la vie quotidienne et au destin des individus, l’EN ne peut s’empêcher de les intégrer à « un horaire spécialement dédié » - une heure hebdomadaire en primaire (d’ailleurs prise sur les enseignements artistiques et les sciences), une heure tous les quinze jours en collège – avec une évaluation finale. Ainsi à l’école, « l’autonomie, l’esprit critique, la coopération », que les instructions officielles prétendent encourager, ne seraient cultivés qu’une heure par semaine, au lieu d’animer la classe au quotidien ? Avec son côté formaliste et réglementaire, l’EMC ne fait en réalité que retomber dans  ses mauvaises habitudes, maintes fois dénoncées (par exemple dans un rapport du CNESCO, en janvier dernier, qui parle d’éducation civique « hors sol, de façade »).

De fait, toute l’équivoque de l’éducation civique – et la version 2015 n’échappe pas à la règle – réside dans le double langage qui en est le fondement : d’un côté, l’affirmation de principes moraux  à peu près consensuels, de l’autre des choix politiques considérés comme allant de soi quoique jamais discutés, imposant comme valeurs universelles ce qui n’est que le parti pris des commanditaires du programme. Un tour de passe-passe qui permet toutes les manipulations. Comme par exemple, affirmer d’un côté que l’EMC « n’est ni une simple exhortation édifiante ni une transmission magistrale de connaissances et de valeurs », ou encore qu’il ne s’agit pas d’ « imposer  des dogmes ou des modèles de comportement », pour finalement transgresser sans état d’âme cette invitation à la tolérance par une brutale assignation à se soumettre à un régime politique donné : l’EMC – affirme le même programme - « a pour objet de transmettre et de faire partager les valeurs de la république acceptées par tous, quelles que soient les convictions, les croyances ou les choix de vie personnels » (sic). Mais dans le cas où les convictions, les croyances ou les choix personnels sont contraires aux prétendues valeurs de la république, on fait comment ? En vertu de quelle logique un régime politique qui n’est que le résultat momentané de circonstances historiques, pourrait-il prétendre faire l’objet d’un enseignement obligatoire excluant toute critique, toute remise en cause ? Il est tout à fait significatif que l’injonction civique à l’égard des jeunes - et seulement d’eux – trouve nécessaire de se renforcer à un moment où son objet fétiche, ici la république, montre toutes ses limites : un régime politique déconsidéré au service d’un ordre social injuste et brutal. Car en dépit des grands discours et des références historiques dans lesquelles on peine à la retrouver (1789, 1848 !), la république en arrive à un moment de son existence où elle ne peut décemment plus être considérée comme un modèle accompli d’organisation de la société, encore moins mériter ce culte qu’on lui consacre dans les écoles.

Dans un même ordre d’idées, il est bien difficile de prendre au sérieux l’affichage de valeurs comme « la fraternité, la solidarité, la justice, le respect et l’absence de toutes formes de discriminations », quand les objets d’enseignement et les pratiques correspondantes exigés pour les cycles 2 et 3 placent au-dessus de tout le reste la connaissance des « valeurs et symboles de la république française : le drapeau, l’hymne national, les monuments, la fête nationale. » La confusion, récurrente, entre un régime politique et une organisation collective pourtant jamais définie – la nation - n’en finit pas de faire des dégâts dans les écoles en assignant de force, à chaque élève, une identité aussi artificielle qu’arbitraire. Après la Marseillaise obligatoire (loi Fillon, 2005), après le drapeau au fronton des écoles (loi Peillon, 2013), Najat Valaud-Belkacem ne craint ni la surenchère ni le ridicule en appelant solennellement les établissements à faire participer les élèves aux « cérémonies patriotiques » (conférence de presse de rentrée, à partir de la 42e minute). L’adjectif mérite d’être relevé dans un contexte politique marqué par l’hystérisation de la question identitaire, un petit jeu sordide et à courte vue dans lequel le gouvernement et sa majorité n’en finissent pas de courir après l’extrême-droite. « Absence de toutes formes de discriminations » ? On y croira quand l’orientation scolaire se fera sur d’autres bases que sur la discrimination sociale ou quand un secrétaire d’état ne s’en remettra pas à des contrôles d’identité discriminatoires pour assurer la sécurité dans les trains ; ou encore lorsque l’ambassade de France au Togo ne refusera pas d’accorder un visa à des enseignants togolais désireux de participer à un congrès pédagogique en France. « Fraternité, solidarité, justice » ? Autant de bonnes paroles qui viennent se fracasser sur la réalité des frontières nationales dressées devant des réfugiés dont le seul tort est de ne pas avoir la  nationalité exigée, ce petit bout de carton plastifié à laquelle toute l’humanité serait censée se réduire. C’est à cause de cela que plusieurs milliers d’entre eux sont morts ces derniers mois.

En réalité, moins la société est en elle-même morale et civique, plus elle alourdit ses exigences sur la jeunesse, un peu comme si elle souhaitait se décharger de sa propre responsabilité.  C’est là toute l’ambiguïté de cet enseignement : il ne s’agit pas de former des citoyens critiques, des adultes responsables mais de prédisposer les élèves à devenir les fidèles serviteurs d’un ordre politique en défaut de légitimité.

 

B. Girard

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