La publication par le ministère de l’Education nationale des programmes d’histoire (cycles 2, 3 et 4) dans leur version définitive est comme un coup de massue pour tous ceux qui pensaient encore, même sans trop y croire, qu’il était possible de faire sortir l’enseignement de l’histoire du carcan administratif et politique qui l’étouffe depuis trop longtemps.

Au printemps dernier, l’avant-projet présenté par le Conseil supérieur des programmes (CSP), sans être révolutionnaire, laissait entrevoir quelques possibilités d’évolution : une architecture globale en grandes thématiques plutôt qu’un amoncellement de questions disparates, une référence soutenue aux compétences à faire acquérir aux élèves et surtout une grande souplesse induite par la possibilité de choix offerte aux enseignants sous forme de questions facultatives. C’était d’ailleurs la seule innovation réelle car pour le reste, comme on l’avait signalé,   l’ensemble restait dominé par une approche excessivement franco-centrée (surtout en cycle 3), vaguement européo-centrée (cycle 4) et par une prédominance étouffante de l’histoire politique (celle de l’état français) au détriment de l’histoire sociale (celle des individus), très négligée.

En dépit de leur frilosité, les propositions du CSP avaient à leur réception déclenché une tempête médiatique d’une rare violence et d’une infinie bêtise venue de milieux de droite et d’extrême-droite bruyamment relayés dans les médias mais aussi d’une bonne partie de la gauche qui, à vrai dire, ne s’en différencie guère. Le président de la république, solennel et pontifiant, insistait sur « la nécessité de rappeler les heures glorieuses de notre passé », avant que Najat Vallaud-Belkacem ne place ses pas dans ceux du chef : « Il faut mettre [dans les programmes] ce qui fonde l’identité de la France (…) L’enseignement de l’histoire doit bien être un récit qui raconte notre appartenance à la communauté nationale (…) » Quelques jours plus tard, la ministre intimait l’ordre au CSP, non pas de revoir sa copie mais de la refaire entièrement. La messe était dite et ce n’est pas exagéré, au regard de la mouture finale, d’affirmer que le CSP, en dépit de la « totale indépendance » que lui garantissait sa lettre de mission, a capitulé en rase campagne devant le pouvoir politique, devant le Figaro, Valeurs actuelles, Marianne, devant la fine fleur de la pensée identitaire, les Finkielkraut, Debray, Chevènement, Zemmour et beaucoup d’autres encore.

En cycle 3, l’enseignement de l’histoire retrouve le parfum suranné du roman national, qui n’avait d’ailleurs jamais disparu, organisé autour d’une chronologie étroitement politique et d’une galerie de portraits poussiéreuse. Ils sont tous là : les Gaulois, Clovis, les Mérovingiens (oui, nous descendons tous de Mérovée, de Clodion et de Pharamon !), Charlemagne, Louis IX, François Ier, Henri IV, Louis XIV etc, s’affichant comme modèles insurpassables pour les enfants du 21e siècle emprisonnés à l’intérieur des frontières nationales, leur seul horizon.

Régression également, pour le cycle 4, lui aussi davantage recadré sur le pré carré national et l’histoire purement institutionnelle. Très symptomatique, de ce point de vue, la disparition des programmes de l’Afrique subsaharienne au Moyen Age, un sujet qui, ces dernières années, avait concentré toutes les haines, toutes les phobies, tous les clichés racistes devant lesquels l’Education nationale succombe à son tour. Mais à vrai dire, l’Afrique n’est pas plus maltraitée que l’Asie ou l’Amérique, elles aussi totalement absentes des programmes : arrivé à 15 ans, un jeune n’est donc pas censé savoir que le monde existe. On se demande une nouvelle fois où sont passés les grands principes de la loi d’orientation tels qu’ils sont définis, par exemple, dans le domaine 5 du socle commun : « Ce domaine est consacré à la compréhension du monde que les êtres humains tout à la fois habitent et façonnent. Il s’agit de développer une conscience de l’espace géographique et du temps historique. Ce domaine conduit aussi à étudier les caractéristiques des organisations et des fonctionnements des sociétés (…) Il implique enfin une réflexion sur soi et sur les autres, une ouverture à l’altérité, et contribue à la construction de la citoyenneté, en permettant à l’élève d’aborder de façon éclairée de grands débats du monde contemporain. » Il faut croire que pour le CSP la compréhension du monde passe d’abord par les Mérovingiens, les Capétiens directs, les Valois ou encore qu’un bulletin de vote glissé dans l’urne une fois de temps en temps suffit à construire la citoyenneté.

La philosophie, car il y en a une, de ces affligeants programmes d’histoire scolaire, c’est la ministre elle-même qui en donne la clé dans une tribune (le Monde, 18/09/2015) qui sent la blouse grise, la naphtaline …  et les médiocres calculs politiciens, à l’approche des élections régionales en Rhône-Alpes :  « (…) les programmes d’histoire ont été retravaillés pour n’éluder aucun sujet fondamental, en faisant de l’histoire de France le cœur des enseignements de l’école élémentaire, et en explicitant au collège ce que la France a apporté à l’Europe et au monde, ce qu’elle en a reçu, ses pages glorieuses comme ses pages plus sombres. »

Pour Vallaud-Belkacem, le « fondamental » se ramène en réalité au récit, très artificiel  de la construction d’un état, toujours légitime malgré les violences sur lesquelles, quelle que soit sa nature – monarchique ou républicaine – il s’est édifié et sur l’identification forcée de toute la population scolaire avec le concept éculé de nation. D’une certaine façon, ces programmes d’histoire sont en conformité avec la volonté manifestée par une ministre - qui montre depuis janvier un bien inquiétant visage – d’imposer un ordre social brutal par le recours à un républicanisme de façade (voir par exemple les récents programmes d’ECM) ou à un « patriotisme » qu’elle entend promouvoir. Car si l’on se fiche complètement de savoir d’où vient la ministre, il est par contre parfaitement légitime de lui demander où elle va, lorsqu’elle donne corps à une vision de l’histoire scolaire dont la droite ou l’extrême-droite n’auront pas à changer une ligne en 2017.

Hasard de l’actualité : cette histoire rancie, renfermée sur elle-même, sur ses imaginaires identitaires, que l’Education nationale remet au goût du jour, vient se télescoper avec les images dramatiques d’Aylan et de milliers de réfugiés s'échouant contre nos barrières. Des barrières qui se trouvent surtout dans les têtes : nous et les autres. Il y a quelques jours, le Premier ministre, après beaucoup d’autres, annonçait qu’il n’hésiterait pas, le cas échéant, à refermer les frontières. Sa fidèle ministre, de son côté, s’acquitte consciencieusement de sa mission : conforter notre égoïsme national en fermant les frontières des programmes d’histoire.

 

B. Girard

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