Ils sont intarissables sur le sujet, les sénateurs. Après « La nation française, un héritage en partage » de leur président Gérard Larcher, après l’impayable rapport de la commission d’enquête sur « la perte des repères républicains à l’école », ils repartent en guerre pour la troisième fois en quelques mois contre leurs moulins à vent préférés, avec une proposition de loi présentée par Jacques Grosperrin président (les Républicains) de ladite commission, proposition « visant à renforcer les repères républicains dans le fonctionnement du service public de l’éducation. » Mais ici, les moulins à vent sont clairement désignés et, de fait, le radotage des sénateurs cache mal un projet de société particulièrement nauséabond.

On a tout dit de cette commission d’enquête sénatoriale constituée après les attentats de janvier, de la manipulation des faits, des amalgames grossiers auxquels elle s’est livrée, des contrevérités assénées, de la malhonnêteté avec laquelle les auditions furent trop souvent conduites et de l’escroquerie que constitue le rapport final rédigé par Grosperrin, en réalité un programme électoral pour la plus réactionnaire des droites. Dans l’exposé des motifs, la proposition de loi reprend à l’identique, presque mots pour mots, tous les mensonges colportés dans le cadre des travaux de la commission et toutes les obsessions de ses membres. Grosperrin y évoque « la crise identitaire d’une partie des élèves de l’école républicaine » qu’il n’hésite pas à mettre en relation avec « l’implantation des réseaux djihadistes en France ». Il accuse frontalement « beaucoup de jeunes – notamment issus de l’immigration (…) – [d’éprouver] de sérieuses réticences à se reconnaître membres à part entière de la communauté nationale au profit d’autres repères identitaires (…) ». Partant de faits isolés, il s’indigne de l’atteinte à « l’autorité du maître » lorsqu’ « un élève dénie à un enseignant le droit de traiter de l’histoire de l’islam ou du Coran sous prétexte qu’il n’est pas lui-même de confession musulmane ». Il s’étrangle d’indignation devant la prétention de mères de famille à accompagner les sorties scolaires avec un voile sur la tête mais aussi devant le manquement au principe de « laïcité vestimentaire » (sic) par « les jeunes filles de confession musulmane ».

Face à ce tableau apocalyptique de l’école française rongée par un djihadisme larvé, Grosperrin avance bravement sa solution (article 1) : « L’interdiction [du voile] s’applique aux parents d’élèves participant à des déplacements ou des activités scolaires (…) Afin de garantir la stricte application du principe de laïcité, les écoles, les collèges et les lycées publics [tiens, pas les établissements privés ?] adoptent une tenue d’établissement uniforme. »

L’uniforme pour « conforter un sentiment d’appartenance », mais où diable nos sénateurs, ardents défenseurs de l’école de la république, sont-ils allés chercher cette brillante idée ? La réponse se trouve tout bêtement à Montfermeil (93), cours Alexandre Dumas, dont la visite leur a manifestement laissé une forte impression. Pensez-donc : une école privée hors contrat ; 110 élèves du CP jusqu’à la Troisième (soit 12 élèves par classe…), qui non seulement portent l’uniforme mais qui, la main sur le cœur, participent en début de semaine à une levée des couleurs. Avantage appréciable, «  il est demandé aux enseignants – comme le précise la plaquette de l’établissement - de faire preuve d’une forte polyvalence et d’une grande disponibilité ».  Dernier point, qui n’a pas dû manquer d’en imposer à nos sénateurs : cette école ne coûte pas un centime au contribuable, puisque financée par des institutions dont les préoccupations éducatives sont bien connues, comme Thalès, Bouygues, Axa, la Fondation Bettencourt-Schueller etc. Au Sénat, les principes de la république s’autorisent décidément de curieux accommodements.

Adeptes des solutions simplistes à force d’être rudimentaires, les parlementaires se sont également avisés qu’un « très grand nombre de jeunes élèves (…) arrivent en classe de 6e sans maîtriser notre langue ». L’un d’entre eux, Alain Marc, au cours d’une audition de la commission, ne s’était-il d’ailleurs pas doctement interrogé sur « la corrélation entre le niveau scolaire et le glissement vers un différentialisme revendiqué » ? Autrement dit, la source de l’échec scolaire ne serait-elle pas à rechercher en priorité dans la pratique trop assidue de la religion musulmane ? A défaut d’études plus fouillées, la proposition de loi, dans son article 3, adopte le principe d’une « évaluation de la maîtrise du français » en CM2 (les enseignants n’y ont sans doute jamais pensé), précisant on outre que « son résultat conditionne l’accès au collège ». Ainsi, l’examen d’entrée en 6e, vieille lune des traditionalistes de tout poil, se trouve réintroduit dans le système scolaire au titre de « repère républicain ». Repère républicain également, car la république ne serait pas elle-même sans la punition, les parents d’élèves absentéistes se verront privés d’allocations familiales (article 4), comme l’avait d’ailleurs prévu la loi Ciotti votée sous Sarkozy. A propos de gros sous, il convient quand même de relever que les sénateurs sont beaucoup moins regardants sur l’utilisation de l’argent public quand ils en sont eux-mêmes les bénéficiaires. Le civisme, c’est surtout bien utile pour faire la morale aux élèves.

Uniforme scolaire, interdiction de sortie scolaire aux mères coiffées d’un foulard, examen d’entrée en 6e, suppression des allocations familiales pour les élèves absentéistes, stigmatisation de toute une partie des élèves, la stratégie sénatoriale est à mettre en regard avec la nature réelle des valeurs que cette institution prétend défendre. Car si, à vrai dire, le rapport entre les cafouilleuses mesures prescrites par cette proposition de loi et les maux qu’elle prétend combattre ne saute pas aux yeux, il éclaire par contre d’un jour particulier la conception que les parlementaires  se font de la laïcité, de la citoyenneté, de la république : alors que pas moins de trois propositions de loi visant à imposer un uniforme scolaire ont été déposées devant les deux assemblées au cours des quatre derniers mois, députés comme sénateurs n’ont jusque là guère montré d’empressement à légiférer par exemple sur l’échec scolaire des enfants en grande pauvreté, sur la carte scolaire, sur la scolarisation des enfants roms, des sujets autrement plus compromettants pour la cohésion sociale que les fantasmes agités par Grosperrin et ses amis.

Analyses inexistantes, mensonges à répétition, désinformation grossière : cette proposition de loi se singularise également par une tonalité générale, des tournures de phrase d’une brutalité qui confine à l’arrogance. Pour ses auteurs, tout est permis, tout est possible, un peu comme si les attentats de janvier, en libérant la parole, avaient ouvert les vannes à des entreprises politiques considérées jusque là comme improbables ou indécentes. Dans le cas présent, la dénonciation de toute une partie de la population scolaire et la fixation identitaire qui la sous-tend s’élargissent à l’ensemble de la vie en société, à commencer par un système éducatif avec lequel, manifestement les sénateurs et beaucoup d’autres avec eux ont des comptes à régler.

 

B. Girard

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