On a tout dit ou presque sur la régression majeure que constituent les nouveaux programmes d’histoire en primaire et au collège : une campagne médiatique d’une rare violence accompagnant la publication d’un avant-programme pourtant peu novateur ; l’ingérence du pouvoir politique – notamment de Najat Vallaud-Belkacem – dans la mission d’un Conseil supérieur des programmes (CSP) pourtant censé travailler « en toute indépendance » ; au final, des programmes rabougris, étriqués, sans guère de rapport avec les objectifs fixés par la loi d’orientation et le socle commun et surtout – tout spécialement à l’école primaire – le recentrage exclusif sur un récit national sclérosé de longue date. Mis en parallèle avec les déclarations de la ministre de l’EN, certains propos de Michel Lussault, président du CSP, éclairent d’un jour singulier cet épisode de réécriture des programmes.

 

L'histoire dans une logique interdisciplinaire : oui, si elle reste l'histoire

 

Au commencement, le socle commun intégré à la loi d’orientation de 2013 inscrit l’histoire dans un domine plus vaste englobant « les représentations et l’activité humaine » :

« Ce domaine est consacré à la compréhension du monde que les êtres humains tout à la fois habitent et façonnent. Il s'agit de développer une conscience de l'espace géographique et du temps historique. Ce domaine conduit aussi à étudier les caractéristiques des organisations et des fonctionnements des sociétés. Il initie à la diversité des expériences humaines et des formes qu'elles prennent […] Il implique enfin une réflexion sur soi et sur les autres, une ouverture à l'altérité, et contribue à la construction de la citoyenneté, en permettant à l'élève d'aborder de façon éclairée de grands débats du monde contemporain. »

Une définition en soi parfaitement cohérente et qui ne trahit en aucune matière le rôle qu’on peut légitimement assigner à l’histoire scolaire : ouvrir au monde dans sa diversité pour mieux comprendre les enjeux contemporains. Dans la logique interdisciplinaire d’un socle commun « de connaissances, de compétences et de culture », cet objectif trouve à se décliner dans toutes les matières scolaires… sauf peut-être en histoire ? Car de fait, de récentes déclarations de Michel Lussault, président du CSP, suscitent sur ce point de sérieuses interrogations. Dans le cadre d’une table ronde organisée aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois (09/10/2015) – A-t-on vraiment besoin des programmes d’histoire ? - Michel Lussault explique que, pour lui «  les programmes d’Histoire ne sont pas absolument nécessaires, en tout cas pas tels qu’ils sont envisagés. Il regrette que ceux-ci agissent tel « un fétiche » et préférerait que les enseignants puissent se référer aux compétences et se contenter de quelques repères à partir desquels bâtir leur enseignement. »  Il ne disait pas autre chose quelques jours plus tôt dans un entretien au Café pédagogique (06/10/2015) : « (…) si on considère que le programme d'histoire est trop national, observons que celui de lettres dit que l'élève doit découvrir la variété des cultures mondiales. » Les lettres mais aussi, après tout, des disciplines comme les matières artistiques, scientifiques, les langues vivantes qui, toutes, à un moment ou à un autre de leur programmation, permettent des recoupements avec l’histoire.

 

La dérive patriotique de l'Education nationale

 

Au point de rayer cette dernière des programmes scolaires ? C’est peut-être après tout ce que sous-entend le président du CSP, car à regarder le sort qui lui est réservé en primaire, on est bien obligé de constater que, au moins en CM1-CM2, l’histoire a tout bonnement disparu, remplacée par quelque chose qui en est le dévoiement : des leçons de patriotisme. A l’école primaire effectivement, le programme d’histoire reste strictement organisé autour du roman national fabriqué au 19e siècle dans le but de conforter et de légitimer les différents régimes politiques qui se sont succédé depuis 2000 ans sur un étroit territoire que l’illusion du verbe qualifie de national. Sur un axe chronologique auquel se réduirait tout le passé des hommes, les élèves doivent placer les Mérovingiens, les Capétiens, les Valois, les républiques, les guerres, ainsi qu’une galerie de personnages arbitrairement reconnus comme seuls et uniques acteurs de l’histoire. Et pourtant, de ce passé vidé de toute substance, sans autre assise qu’un récit artificiel, sans aucun regard sur le monde, des enfants de 9 à 10 ans sont supposés retrouver leur origine - et avec elles, leur place dans le monde d’aujourd’hui - l’amour d’un pays dans lequel le hasard les fait vivre et, en sus, obéissance et respect pour ses dirigeants.

Mais le transfert vers d’autres matières scolaires de ce qui est traditionnellement la raison d’être de l’histoire – la compréhension du monde – et le glissement de cette dernière vers un patriotisme éculé ne résultent pas simplement d’une mauvaise interprétation de la notion de pluridisciplinarité à laquelle le CSP se serait laissé aller. Plus simplement, ils sont le signe d’une réelle dérive identitaire impulsée par la hiérarchie politique à un système éducatif grossièrement accusé depuis les attentats de janvier d’avoir failli à on ne sait trop quelle mission intégratrice. Une dérive dont témoignent les interventions répétées de Najat Vallaud-Belkacem venant comme un écho à la volonté du président de la république d’assigner à l’histoire scolaire la mission de « rappeler les heures glorieuses de notre passé » (11/05/2015)

-  « enjeu essentiel […] la transmission de notre histoire commune et du récit national » (24/04/2015)

- « il faut revenir à la chronologie pour permettre aux élèves d'acquérir des repères temporels solides. Ensuite, il faut y mettre ce qui fonde l'identité de la France […] L'enseignement de l'histoire doit bien être un récit qui raconte notre appartenance à la communauté nationale, pas seulement une succession de dates. » (11/05/2015)

-  « Car c’est bien sur l’Histoire de France qu’il faut faire porter l’essentiel de notre effort. (…) C’est pourquoi la compréhension de notre histoire nationale, centrale dans le primaire, est le fil conducteur des programmes au collège, l’Europe et le reste du monde étant abordés à partir des influences réciproques entre eux et notre pays. » (Lettre de mission au CSP, 01/07/2015)

- « (…) les programmes d’histoire ont été retravaillés pour n’éluder aucun sujet fondamental, en faisant de l’histoire de France le cœur des enseignements de l’école élémentaire, et en explicitant au collège ce que la France a apporté à l’Europe et au monde, ce qu’elle en a reçu, ses pages glorieuses comme ses pages plus sombres. » (Présentation des programmes, 18/09/2015)

Couplée avec l’exigence manifestée par la ministre de faire de la participation des élèves aux « cérémonies patriotiques » un élément de ce que la novlangue de l’Education nationale appelle un  « parcours de citoyenneté » - et dont les dérapages sont connus – cette apologie d’une idéologie potentiellement malsaine, car coercitive malgré son absence de rationalité, s’est brutalement imposée dans les programmes scolaires. Très proche dans son principe des représentations habituellement véhiculées par les partis politiques extrémistes qui font de l’identification nationale la base de la vie en société, ce travestissement de l’histoire scolaire n’a jusqu’à présent, à quelques exceptions près, guère suscité d’opposition.

 

B. Girard

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