Réunis en importance haute au lycée Jean-Zay à Paris,  les référents laïcité de l’Education nationale ont sagement écouté une déclaration de Najat Vallaud-Belkacem mais également du ministre de l’Intérieur, présent à ses côtés. Tout un symbole, effectivement mais guère surprenant car sur la laïcité, c’est un bien un discours de police qu’a tenu la ministre de l’Education nationale.

 

La laïcité d’une seule voix…

 

« Forger des réflexes institutionnels communs … l’Etat doit parler d’une seule voix… Les élèves attendent de nous des repères. Nous leur en donnons en parlant d’une même voix… etc » : le registre adopté – celui de l’injonction autoritaire – déboule dans le petit monde  de l’éducation. Au risque d’y laisser des traces. Mais surtout, à la lecture de ce long et pontifiant discours, se confirme l’idée que la laïcité n’est ici qu’un prétexte à tout autre chose.

« La laïcité ne se discute, ne se négocie pas […] Et il nous appartient de la faire respecter. » Mais au juste, à l’école, qui discute la laïcité, qui ne la respecte pas ?  Par qui les principes de la loi de 1905 (« La république assure la liberté de conscience […]», article 1) sont-ils maltraités dans les établissements scolaires ? Comme toujours en pareille circonstances, NVB biaise, contourne la question pour la déporter sur un autre terrain, celui des « valeurs de la république », un concept tellement éculé et déconnecté de la réalité, qu’il permet toutes les interprétations, toutes les manipulations. Le mot république apparaît pas moins de treize fois dans la déclaration ministérielle sans que jamais lui soit attachée une implication positive touchant concrètement au domaine éducatif, la laïcité se voyant attribuer la très hypothétique fonction de renforcer « le sentiment d’appartenance à la république », hypothétique tant que la république persistera, à l’école comme dans la société, à faire l’éloge de ses valeurs plutôt qu’à les faire vivre au quotidien.

 

… mais la cible est toujours la même

 

En réalité, derrière les formules convenues sur l’éducation à la citoyenneté, sur les nécessités du vivre ensemble, Najat Vallaud-Belkacem a tôt fait d’arriver à sa préoccupation majeure, dont elle ne fait d’ailleurs nul mystère : « la prévention de la radicalisation », endossant manifestement sans état d’âme le costume du ministre de l’Intérieur présent à ses côtés : il s’agit, pour l’école, de « repérer […], de détecter […] les signes avant-coureurs. Les signalements, la circulation des informations entre les différents services sont essentiels […] Aucun incident ne doit être laissé sans suite. » Mais si cette formule, rabâchée sans fin à l’Education nationale depuis plusieurs mois, n’est guère explicite, surtout dans son rapport à la laïcité, savoir qui elle désigne n’est par contre pas un secret, spécialement depuis qu’un haut responsable, le recteur de l’académie de Poitiers, avait cru nécessaire, en novembre dernier, de concocter un guide de « prévention de la radicalisation en milieu scolaire » destiné à repérer le suspect potentiel : « la barbe non taillée, l’habillement musulman, le refus du tatouage, la perte de poids liée à des jeûnes fréquents etc », bref un recueil de poncifs racistes aujourd’hui largement partagé. Cette stigmatisation de toute une partie des élèves et de la société semble parfaitement assumée par la ministre qui, pour la justifier, n’hésite pas à reprendre à son compte une formule  directement inspirée par toute une mouvance nostalgique des « territoires perdus de la république » : « Oui, nous avons rompu avec la culture de l'excuse, avec la tentation de regarder ailleurs ou de masquer la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons. Nous ne sommes plus au temps où le rapport Obin était enterré. » Cette prose, ce n’est pas du Finkielkraut, ce n’est pas du Grosperrin (ce sénateur rendu célèbre par la publication d’un inénarrable rapport sur « la perte des repères républicains à l’école »), c’est la ministre de l’Education nationale en représentation devant les référents laïcité.

 

Ubu, formateur en laïcité

 

Quant à la mise en œuvre de cette opération, qui aboutit à vider la laïcité de ses valeurs de tolérance pour en faire un outil de surveillance, on sait bien qu’elle ne pourra se faire qu’avec la collaboration, forcée ou volontaire, des enseignants chargés de l’exercer, appelés à jouer le rôle d’ultimes chaînons de la machine Education nationale avec sa cascade de hiérarchies intermédiaires. Pour arriver à cette fin, la « mobilisation » des personnels et des moyens mise en œuvre pour « former » les enseignants dépasse tout ce qui a déjà été donné de voir dans un domaine – la formation continue – traditionnellement confronté à un manque criant de crédits. Rien ne doit manquer à la promotion des valeurs de la république. De fait, le dispositif est impressionnant : huit séminaires inter-académiques, 1200 formateurs chargés de transmettre la bonne parole à 300 000 enseignants d’ici à la fin de l’année, la capacité des candidats à « expliquer et à faire partager les valeurs de la république […] fera l’objet d’une évaluation systématique dans les concours de recrutement. » Avec, au final, ce résultat miraculeux, dans la droite ligne des leçons de catéchisme d’autrefois : « ainsi se réalise une appropriation par l’élève des valeurs de la république ». Enfin, comme il faudra bien s’assurer de ne laisser nul élève sous la tentation du péché, on veillera à « évaluer le comportement de l’élève et [à] le sanctionner de manière proportionnée, le cas échéant. »

Une instrumentalisation de la laïcité qui remonte à loin maintenant mais qui n’a sans doute pas encore fait sentir tous ses effets, une mobilisation forcée de tout le système éducatif autour de prétendues valeurs qui flirtent avec un projet politique autoritaire : l’Education nationale cultive la confusion des genres. S’adressant à son « cher Bernard » (sic), ministre de l’Intérieur, Najat Vallaud-Belkacem peut alors conclure son intervention : « A travers nos deux ministères, ce sont deux piliers de notre République qui se mobilisent conjointement. Une mobilisation qui s'accompagne d'un changement radical de culture. » Or, il se trouve que cette même semaine, ce même ministre s’est signalé par un double refus, qui fait voler en éclat les discours officiels sur la non-discrimination : celui de mettre fin aux contrôles policiers au faciès, celui d’accorder le droit de vote aux étrangers en situation régulière. Un changement radical de culture pour l’école également ?

 

B. Girard

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