La violence dans les cœurs, le venin des identités dangereuses dans les têtes, l’incapacité maladive à regarder son prochain autrement que comme l’ennemi : le terrorisme a encore de beaux jours devant lui – son histoire est d’ailleurs longue – et il faudra bien plus que les mâles postures et les discours guerriers pour l’éradiquer.

On voit bien que depuis janvier, la « réponse » apportée aux attentats n’en est pas une ou que, plus précisément, elle a dû oublier quelque chose en cours de route : l’objurgation patriotique ou républicaine est à côté du sujet et dans le monde d’aujourd’hui, la surveillance policière a ses limites. Surtout, quand dans le même temps s’est développée, sans qu’on y prenne vraiment garde, une puissante vague de haine venue non seulement des milieux politiques mais de toute une sphère bruyante composée d’éditocrates, de pseudo-philosophes, de spécialistes auto-proclamés et de faux prophètes, tirant leur pouvoir de nuisance de leur omniprésence médiatique. Derrière une obsession simpliste – la peur de l’autre – c’est en réalité une nuisance qui sent diablement le racisme à l’état brut mais à laquelle l’opinion publique s’est facilement habituée au point d’en faire une opinion comme les autres. Si cette mouvance n’est sans doute pas directement responsable du terrorisme, elle en est le pendant, elle l’accompagne, l’alimente dans une course dont on ne voit pas la fin.

La « guerre au terrorisme » a permis tout et n’importe quoi, notamment une politique militaire inconsidérée – et malgré cela jamais contestée - faite de frappes aléatoires et de nul effet durable mais également de ventes d’armements tout autant irréfléchies aux pires régimes d’une région réputée de longue date comme une poudrière. Ce n’est pas une découverte : le terrorisme est une continuation des guerres étatiques par d’autres moyens. Avec les mêmes effets : dans les deux cas, ce sont les innocents qui trinquent.

 

« La responsabilité d’établir une paix durable incombe aux éducateurs » (Maria Montessori)

 

Dans ces circonstances, l’école a tout à redouter des attentats de vendredi : comme en janvier, elle risque de se voir désignée comme la coupable toute trouvée d’une situation qui, pourtant, n’est pas son fait. Les terroristes ont un jour fréquenté l’école ? C’est donc que l’école est une fabrique de terroristes. Depuis janvier, elle est l’objet d’une campagne de dénigrement dont la brutalité et la mauvaise foi ont trouvé un aboutissement dans toute une série de mesures à forte connotation identitaire/autoritaire, adoptées en urgence par une Education nationale en représentation permanente. La jeunesse de ce pays souffrirait d’un défaut d’intégration ? La Marseillaise, l’histoire de France et les leçons de morale y remédieront, même si les terroristes, lorsqu’ils étaient sur les bancs de l’école, ont plus d’une fois chanté la Marseillaise, appris l’histoire de France et écouté les leçons de morale. De façon très significative, il est un mot qu’on n’a jamais entendu ces derniers mois dans la bouche de la ministre ou des autorités éducatives : fraternité. Alors que les symboles de la république sont agités à tout propos, on préfère en rester à l’effet d’affichage règlementaire : c’est pourtant la fraternité qui donne à l’école tout son sens, autrement plus qu’une minute de silence au garde-à-vous. Quant à la non-violence, l’éducation à la paix, elles sont obstinément tenues à l’écart de la formation des élèves auxquels on préfère bien inconsidérément imposer une éducation à la défense obligatoire.

Plutôt qu'une nouvelle injonction ministérielle, les enseignants, les éducateurs pourront relire ce qu’écrivait Maria Montessori en 1937. 1937 ? Une période de haines nationales, de racisme débridé, de rancœurs dont on n’a pas su ou voulu sortir à temps.

« Si l’homme était un être parfaitement adulte, doté d’un psychisme sain, s’il avait développé un caractère fort et un esprit clair, il ne tolérerait pas en lui l’existence de principes moraux diamétralement opposés, il ne serait pas capable de prôner en même temps deux sortes de justice qui visent l’une à développer la vie, l’autre à la détruire. Il ne cultiverait pas dans son cœur deux forces morales antagonistes, l’amour et la haine. Il n’aurait pas créé deux types de conduite, l’une engageant les énergies humaines dans la construction, l’autre dans la destruction de ce qui a été construit […] Le lien entre l’éducation et la question de la paix et de la guerre se trouve ici même et non dans l’impact du contenu de la culture transmise à l’enfant. Car, que le problème de la guerre soit abordé avec les enfants ou non, que l’histoire de l’humanité leur soit présentée sous une forme ou sous une autre, cela ne change en rien le destin de la société humaine. Bref, la déficience, la faiblesse, la servitude et l’arrêt de la personnalité sont toujours le résultat d’une éducation qui n’est qu’un affrontement aveugle entre le fort et le faible. »

 

B. Girard

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