Assemblée nationale, mardi, séance de questions au gouvernement. « Huées à n’en plus finir,  vociférations, hurlements » (Le Monde, 17/11/2015) : la droite fait son spectacle, aux anges manifestement, les morts ne sont là qu’en prétexte à autre chose, assassinés une seconde fois par des politiciens sans vergogne, exploités sans honte dans le cadre de leurs petites préoccupations électorales. Deuil national ? Mais a-t-on déjà vu un deuil sans émotion, sans compassion ? A moins que le national ne vienne à nouveau tout corrompre. A moins, que, décidément, les 129 morts de vendredi ne soient que l’occasion dont on n’osait rêver, pour faire passer un autre message. Une bénédiction, en quelque sorte.

La veille, lundi, dans les quelque 65 000 établissements scolaires du pays, 13 millions d’élèves honorent à leur manière les morts des attentats. Avec leurs mots à eux, ils font part de leurs interrogations, de leurs inquiétudes, de leur angoisse pour certains. Sans trop se soucier du dérisoire encadrement administratif que l’Education nationale a cru bon une nouvelle fois imposer – la futile minute de silence certifiée conforme – c’est une véritable émotion qu’ils manifestent, des sentiments vrais et des paroles tellement justes. Une jeunesse digne, responsable, respectueuse, pleine de sagesse. Une conduite exemplaire qu’on ne peut s’empêcher de mettre en regard du pitoyable spectacle offert le lendemain, à l’Assemblée nationale et qui disqualifie la charge violente dont l’école fait régulièrement l’objet chez nombre de ces politiciens. En réalité, ces derniers jours, de l’école ou des représentants de la république, des jeunes ou de leurs éternels censeurs, des enfants ou des adultes, qui sont les plus qualifiés pour faire la morale aux autres ?

La propension des uns, les plus grands, les plus forts, les plus puissants à se défausser de leurs responsabilités sur les plus petits, les plus faibles, n’est pas une chose nouvelle, elle est même bien souvent la face cachée de l’éducation civique ; mais il faut reconnaître que, depuis quelques années et plus spécialement depuis les attentats de janvier, cette inversion des rôles, des obligations et des responsabilités a connu une incroyable dérive. C’était dans l’air, mais l’air était mauvais : à une époque où les institutions politiques sont à la peine pour répondre aux aspirations sociales comme aux bouleversements du monde, il n’a jamais manqué un ministre de l’Education nationale, un responsable politique pour se décharger sur le système éducatif de tout ce qu’ils n’ont pas eux-mêmes le courage d’entreprendre. Dans la droite ligne des leçons de morale préconisées par Chatel, Peillon n’envisageait pas moins de « régénérer » la jeunesse par la « morale laïque » et l’affichage débridé des symboles nationaux dans les locaux scolaires. Avec les attentats de janvier, la messe était dite  et le Premier ministre, à la recherche des coupables, pouvait se laisser aller à cette accusation sordide : « à l’école, on a laissé passer trop de choses ». Et plutôt que de s’interroger sur les dysfonctionnements des services renseignement, les effets délétères d’une diplomatie et d’une politique militaire incohérentes ou encore la détresse sociale de certains quartiers, une majorité du Sénat faisait le choix, par l’intermédiaire d’une brutale commission d’enquête, de se pencher sur « la perte des repères républicains à l’école », délivrant pendant plusieurs mois un réquisitoire d’une rare violence contre le système scolaire et contre l’éducation.

Le titre du rapport qui en est sorti – « faire revenir la république à l’école » - montre mieux qu’un long discours toute l’hypocrisie, toute la duplicité, des injonctions prétendument civiques à destination des élèves. Au regard des événements de ces derniers jours, de l’exploitation cynique des morts chez les uns,  comparée à la dignité des autres, la question n’est pas tant de faire revenir la république dans les salles de classe ou sur les cours de récréation que de se demander pourquoi elle a disparu dans la classe dirigeante.

 

B. Girard

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