Après les attentats de janvier, l’école avait été la cible d’une violente attaque venue de milieux politiques très divers, complaisamment relayée par les médias, tendant à lui en faire porter la responsabilité : « à l’école, on a laissé passer trop de choses », assurait le Premier ministre.  Aujourd’hui, après un moment de sidération, les vieux réflexes reprennent le dessus avec une revendication venant aussi bien de la droite dure (Bertrand) que de la gauche et spécialement des rangs du Parti socialiste : imposer à tous les jeunes un service obligatoire, si possible à dimension militaire.   

L’éducation par la caserne ?

Pour le député Christophe Castaner, tête de liste PS aux élections régionales en Paca, « on est confrontés à un nouveau défi pour notre république, qui est celui de sa sécurité, et qui est aussi pour chacun des jeunes Français celui sur la manière d'être un citoyen du XXIe siècle (sic) », avant d’avancer, martial, sa solution : « on a besoin d'un électrochoc républicain, je veux un pacte pour la république qui soit renforcé par un service national obligatoire. » Si le pacte en question reste au niveau des intentions, il n’en est pas de même du service national, un domaine où l’imagination du député fait merveille : d’une durée de six mois, il prendrait place après le lycée, se ferait dans les services publics ou dans un cadre militaire, ce dernier s’imposant – précise Castagner -  pour les jeunes « les plus éloignés de la société, les plus en difficulté (…) identifiés » lors de la journée défense et citoyenneté (anciennement JAPD). C’est effectivement une solution toute simple au chômage des jeunes – les faire travailler sans les payer – avec, en sus, une période d’encasernement obligatoire pour les enfants des milieux modestes : dans la guerre au terrorisme, le « choc républicain » prend décidément des allures de guerre à tout autre chose.

Pour burlesque qu’elle soit, cette conception de l’apprentissage de la citoyenneté par la coercition, par l’enfermement des jeunes n’est pas nouvelle : très présente dans la plupart des partis politiques qui n’ont jamais accepté la suppression du service militaire, elle connaît régulièrement un regain de médiatisation comme c’est le cas depuis les attentats de janvier. Les socialistes travaillaient alors à une proposition de loi visant à créer un « service national républicain » qui concernerait tous les jeunes de 16 à 25 ans. Tous les jeunes ? Pas tout à fait, puisque la proposition envisageait d’en dispenser les jeunes disposant des moyens d’acquitter l’amende de 15 000 euros prévue pour les réfractaires… Tranchant sur l’hystérie ambiante, François Chérèque, président de l’Agence du service civique, avait alors raillé « le concours Lépine de la recette miracle pour une jeunesse citoyenne et républicaine. »

… ou par l’école ?

A quelques mois de distance, la même incapacité à regarder la réalité en face, à s’interroger sur les conséquences d’une politique (étrangère, militaire, économique et sociale) irresponsable, conduit aux mêmes postures démagogiques et caricaturales et à la dénonciation d’un prétendu « délitement des valeurs civiques », d’une « perte des repères républicains » en germe dans une école laxiste ou dans la fraude aux tickets de métro (Pécresse) mais surtout pas dans la malhonnêteté intellectuelle des formations politiques des Balkany, Cahuzac et de beaucoup d’autres dont les pratiques habituelles, assumées sans état d’âme tant qu’elles ne tombent pas sous les yeux d’un juge, peuvent difficilement servir de modèle à la société.

Je me permets à ce propos de citer ma note de blog du 6 février dernier : « Cette conception du lien social, fondée sur le regroupement momentané, artificiel et autoritaire d’une classe d’âge – le service national obligatoire - repose sur une analyse quand même bien sommaire de la vie en société. Ainsi, arrivés à 16 ou 18 ans, les jeunes n’auraient jamais connu de vie sociale ? De longues années d’école les laisseraient à l’état d’atomes isolés sans la moindre conscience de groupe ? Et c’est des brimades et des beuveries de caserne, de la coercition,  que naîtrait la solidarité ? C’est faire peu de cas d’une des fonctions de l’école – l’apprentissage de la sociabilité – dont rien, sinon la mauvaise foi ou l’ignorance du sujet, ne permet de prétendre qu’elle soit négligée. Car c’est quand même bien à l’école qu’on apprend, dès le plus jeune âge, à se rencontrer, à s’amuser, à parler ensemble, à s’écouter, à collaborer, à prendre l’autre en considération, à résoudre les conflits, à respecter des règles, bref, à vivre en groupe. Et même si l’institution scolaire se montre trop souvent frileuse dans l’exercice des responsabilités partagées, dans la prise en considération de la parole de l’élève, dans la promotion de pédagogies coopératives, il est particulièrement indécent qu’on ait pu donner d’elle l’image d’une  fabrique de barbares, de sauvageons »… ou de terroristes.

Ces derniers jours, la presse relayait en l’amplifiant, en s’en délectant, cette information selon laquelle les bureaux de recrutement militaire auraient été submergés d’une vague de demandes d’engagement. En dépit de l’échec passé des interventions militaires françaises et de la probabilité de celles à venir, en dépit des dépenses militaires exorbitantes (45 milliards d’euros par an) consacrées à la défense, sans garantir le moins du monde la sécurité des populations, la rhétorique guerrière semble séduire une large partie de l’opinion publique qui a sans doute oublié que la conscription avait essentiellement pour objet d’apprendre à tuer ou à se faire tuer sur ordre. Aux plus jeunes, visés par une propagande irresponsable à laquelle une certaine éducation à la défense n’est pas étrangère, les éducateurs devraient quand même rappeler qu’une centaine de leurs anciens élèves, ont trouvé la mort ces dernières années en Afghanistan. Morts pour rien, trompés par des dirigeants politiques qui confondent l’intérêt général avec leur petite carrière politique et les gros profits des industriels de l’armement.  

 

B. Girard

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Enfin, quand je dis "voir aussi", c'est une façon de parler, mon blog étant toujours aussi peu visible sur Mediapart... dont le Club, aujourd'hui, mettait curieusement en une un billet particulièrement complaisant sur le service militaire, suivi par une déprimante série de commentaires de la même veine. Si, sur ce sujet, il devait s'agir de la ligne éditoriale de Mediapart, il y aurait du souci à se faire. Même si l'on sait bien depuis longtemps que le militarisme est aussi une idée de gauche, comme beaucoup d'autres choses...