L’éducation, finalement, est une chose simple, simplissime même. En tout cas, pour les candidats FN aux élections régionales – et manifestement pour d’autres - dont le programme éducatif est dominé par une idée force : surveiller les lycéens et, accessoirement, manger français.

En Nord Pas-de-Calais Picardie, Le Pen ne fait pas dans les détails, pour reprendre une expression familiale : à côté d’une Université des métiers de la Mer (dont la création sera sans doute financée par la baisse d’impôt promise ?), et à défaut de renouveler le parc informatique ou les installations sportives des établissements, Le Pen s’attachera surtout à financer « les équipements de sécurité dans les lycées (…) portiques de détection, tourniquets, garages à vélo fermés (sic) » mais également à « mettre en place une politique de suivi et d’analyse des comportements de délinquance dans les lycées » ; elle veillera aussi à « se constituer systématiquement partie civile en cas de dégradation dans les lycées. »  Pour Le Pen (comme pour Sarkozy, finalement) un destin national commence aussi par les garages à vélo fermés.

Ces préoccupations hautement éducatives sont également partagées par son second, Philippot, candidat en Alsace Champagne-Ardennes Lorraine : sa « priorité régionale», martèle-t-il, consistera à financer « l’installation de caméras de vidéo-protection [vidéo-surveillance est le terme exact] et à lutter contre les violences et les trafics ». 

Pour la région Ile-de-France, c’est un programme de guerre civile qu’imagine Saint-Just, le candidat frontiste : il s’agit pour lui de « renforcer la surveillance dans les lycées et leurs abords par la mise en place de caméras performantes [parce que toutes ne le sont pas ?] et de portiques de détection. » Si, pour l’instant, Saint-Just n’envisage pas le déploiement de légionnaires à la porte des lycées, par contre il récupère une vieille idée déjà mise en œuvre par Sarkozy, les ERS (établissements de réinsertion scolaire), qui avaient rapidement tourné à la bouffonnerie : « créer trois structures d’internats en apprentissage renforcé : deux internats de garçons et un de filles recevront les jeunes âgés de 14 à 18 ans déjà connus des services de police pour des faits de délinquance ». Le brave homme ne sait manifestement pas que le choix d’un établissement est du ressort exclusif des familles. Malgré ce programme de fer pour une jeunesse de barbares, le FN risque fort, s’il n’y prend garde de se voir débordé sur sa droite par sa rivale Pécresse (LR), hyperactive dans les médias ces dernières semaines, qui, de son côté, envisage la détection systématique du cannabis chez les lycéens, fumer un joint étant, comme nul ne l’ignore, la première marche dans la voie de la radicalisation menant au terrorisme. Mais comme il fallait s’y attendre, tout ce petit monde est battu dans la surenchère par le candidat PS en personne, Bartolone, président de l’Assemblée nationale à ses moments perdus, qui n’envisage pas moins, pour chaque lycéen francilien, qu' un service de travail obligatoire d’une durée de six mois.

Très en vogue au PS, ce service obligatoire – le pendant éducatif de l’état d’urgence, en quelque sorte – serait, pour Bartolone « une véritable fabrique de citoyenneté » pour jeunes en perte de repères. Pour distribuer des leçons de civisme, nul n’est effectivement mieux placé que cet éminent carriériste de la république.

De fait, si au FN, les préoccupations sécuritaires tendent, par tradition,  à occuper la totalité du terrain éducatif, les jeunes étant d’abord considérés comme une classe dangereuse, on est bien obligé d’admettre qu’elles ont largement débordé sur l’ensemble des partis politiques. Les portails de détection, la vidéo-surveillance, ont été évoqués à maintes reprises au cours de cette campagne elle-même sous surveillance, les circonstances présentes ne faisant guère qu’amplifier un mouvement déjà ancien. Dans les Pays de la Loire, par exemple, les annonces du candidat LR, Retailleau – ancien villieriste, faux nez du FN dans l’ouest de la France -  ne diffèrent guère de celles de l’extrême-droite : « déploiement du plan anti-drogue dans les lycées (…) Transmission de nos valeurs avec des lycées tricolores volontaires (sic) pour sensibiliser nos jeunes au patriotisme. »

Mais très significativement, alors que les déclarations de foi des candidats FN mettent en lumière le très faible degré de connaissances de leurs auteurs sur l’éducation, le thème n’étant mis en avant que pour entretenir les clichés anxiogènes des électeurs potentiels, toutes ou presque s’empressent de faire le lien avec un vigoureux et bruyant message adressé à l’électorat agricole : pour le FN - plus important que la maîtrise des langues étrangères - les lycéens doivent manger français. Et Philippot d’insister pour que « manger français devienne la norme dans nos cantines ».  En Bretagne, « le patriotisme alimentaire » relève des grandes causes nationales, même si le candidat LR préfère, lui, « manger breton ». En Auvergne Rhône-Alpes, les lycéens seront priés de « consommer des produits auvergnats et rhônalpins », alors qu’en région PACA, Maréchal-Le Pen évoque « l’objectif 50 % minimum de produits locaux dans les cantines de nos lycées. » L’éducation est un grand combat alimentaire…

De ce rapide aperçu programmatique de l’extrême-droite (et assimilés) se dégage finalement l’idée que, dans cette campagne électorale dénaturée, le lycée – un domaine très mal connu de ce petit monde - ne fait pas l’objet d’un discours structuré, ordonné autour de problématiques cohérentes, mais est utilisé comme prétexte à tout autre chose : déconnectée de ses enjeux réels, l’éducation tend à devenir le lieu d’un discours facile, où abondent les clichés, à connotation populiste, adressé à des électeurs majoritairement peu concernés par le sujet. Et même si les conseils régionaux ne disposent que de prérogatives partagées sur les lycées, il n’est pas sûr que ces derniers sortiraient sans dommage de cette co-tutelle.

 

B. Girard

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