Alors qu’en grande pompe, on célèbre aujourd’hui la laïcité dans les établissements scolaires, la décision de la Justice fait vraiment mauvais genre (sans jeu de mots facile) : saisie par « Promouvoir », une association catholique intégriste, la Cour administrative d’appel de Paris retire le visa d’exploitation du film, La Vie d’Adèle, Palme d’or à Cannes en 2013. Parce qu’un film choque la pudeur de quelques-uns, la Justice en interdit donc la diffusion à tous. Et dans cette république tellement fière de sa laïcité qu’elle s’en fait un étendard, un groupuscule religieux impose sa morale à tous.

Cette intrusion du religieux dans la morale civile n’est ni un accident ni une chose nouvelle : pour n’en donner que quelques exemples, en août dernier, la même association faisait interdire aux mineurs Love, le film de Gaspar Noé. L’an passé, la mouvance intégriste se déchaînait contre Tomboy, multipliant les menaces contre sa diffusion en milieu scolaire et, dans la foulée, faisant reculer le gouvernement sur l’ABCD de l’égalité dans les écoles, pendant que SOS Education jouait les « verges effarouchées » ( Libé, 24/10/2014) autour du « Zizi sexuel », une exposition pédagogique montée à la Cité des sciences. Les dégradations volontaires se sont également multipliées ces derniers temps, ciblant, de la même manière, des œuvres d’art jugées contraires aux bonnes mœurs.

Pendant ce temps, et conformément au principe républicain selon lequel la morale laïque, c’est juste bon pour les élèves, la Charte de la laïcité, placardée  dans les établissements scolaires, affiche fièrement ses valeurs : « la république laïque organise la séparation des religions et de l’Etat. L’Etat est neutre à l’égard des convictions religieuses ou spirituelles (…) » Si l’état est neutre, manifestement sa justice ne l’est pas, ni les autorités chargées de faire appliquer le principe de laïcité, une constatation qui vient confirmer la singulière dérive que connaît cette notion depuis quelques années.

De fait, pour ses promoteurs, cette charte avait d’abord pour objet de préserver l’école de tentatives d’immixtion religieuse mais pas de n’importe quelle religion. Dans le collimateur des défenseurs de la laïcité, où la gauche se mêle sans état d’âme à l’extrême-droite : la religion musulmane, accusée de vouloir subvertir la société par des prétentions et des pratiques incompatibles avec les traditions républicaines. Dénonciations outragées, amplifiées par une couverture médiatique permanente, tout a contribué à répandre la conviction, mesurée par sondages, que si les fondements de la république étaient menacés, c’était bien par l’Islam. Obsédée par ses fantasmes, où le musulman se confond avec l’Arabe et l’Arabe avec l’immigré, l’opinion publique n’a rien trouvé à redire aux prétentions autrement plus réelles venant de l’autre bord : un lobby catholique, dans sa version intégriste et ultra-droitière, faisant plier la république et surtout cherchant à imposer son dogme, ses normes, ses valeurs à l’ensemble de la société civile. De l’atmosphère quasi putschiste entretenue par la Manif pour tous autour de la loi Taubira, à la censure artistique, en passant par le lobbying forcené exercé en direction des politiques tétanisés sur les questions d’éthique, ce sont bien des catholiques intégristes qui prétendent dicter leur loi – et y réussissent très souvent – sur des questions aussi fondamentales que la naissance, la mort, la vie, l’amour, une prétention exorbitante à laquelle les thuriféraires de la laïcité, si prompts à se scandaliser à la vue d’un foulard, ne trouvent curieusement rien à redire.

Très symptomatique de la confusion, des errements entretenus autour de la laïcité, un sondage scabreux – vue le contexte actuel – aux réponses téléguidées par des questions biaisées vient aujourd’hui conforter la grande peur de l’opinion publique, 81% des sondés l’estimant en danger. Ce qui inquiète les braves gens, ce sont surtout « les signes religieux ostensibles », les mères voilées qui accompagnent les sorties scolaires, les menus de substitution à l’école, les mosquées, des questions sans doute autrement plus fondamentales que l’avortement, le mariage, l’euthanasie, la culture, la liberté de conscience, domaines où, manifestement, la république  se sent toujours un peu comme la fille aînée de l’Eglise.

A ma connaissance, les hérauts de la laïcité, Debray, Finkielkraut, Riposte laïque, le Comité laïcité république, Le Pen, Sarkozy et beaucoup d’autres, n’ont toujours pas réagi à la censure de La Vie  d’Adèle.

 

B. Girard

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