Au printemps 1930 en Allemagne, Brüning devient chancelier. Dans un contexte marqué par un chômage de masse et la montée du nazisme, il mène une politique autoritaire et conservatrice. A travers ses Souvenirs remarquablement intuitifs, Sebastian Haffner, à l’époque jeune magistrat stagiaire à Berlin, raconte cette période de l’histoire avec une acuité, une clairvoyance qui laissent songeur 85 ans plus tard de ce côté-ci du Rhin.

« (…) A ma connaissance, le régime de Brüning a été la première esquisse et pour ainsi dire la maquette d’une forme de gouvernement qui a été imitée depuis dans de nombreux pays d’Europe : une semi-dictature au nom de la démocratie et pour empêcher une dictature véritable. Quiconque se donnerait la peine d’étudier à fond le système Brüning y trouverait tous les éléments qui font en fin de compte de ce mode de gouvernement, de façon presque inéluctable, le modèle de ce qu’il est censé combattre : c’est un système qui décourage ses propres adeptes, sape ses propres positions, accoutume à la privation de liberté, se montre incapable d’opposer à la propagande ennemie une défense fondée sur des idées, abandonne l’initiative à ses adversaires et finalement renonce au moment où la situation aboutit à une épreuve de force.

Brüning n’était pas vraiment suivi. Il était toléré. Il était le moindre mal : le maître sévère qui corrige ses élèves en affirmant « cela me fait plus mal qu’à vous », face au bourreau sadique. On couvrait Brüning, parce qu’il semblait la seule protection possible contre Hitler. Il le savait, bien entendu. Et comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l’existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l’anéantir. Il devait combattre Hitler, mais en même temps le conserver. Il ne fallait pas que Hitler parvienne au pouvoir mais il devait rester dangereux. Difficile équilibre que Brüning, impassible comme un joueur de poker, maintint pendant deux ans, et c’était déjà une performance. Il était inévitable que l’équilibre se rompît un jour. Qu’arriverait-il alors ? Question sous-jacente à toute la période Brüning : et après ? Ce fut une époque où seule la perspective d’un avenir d’épouvante tempérait la tristesse du présent. »

Sebastian HAFFNER, Histoire d’un Allemand, souvenirs 1914 -1933, trad. française, Actes Sud, 2002.

 

B. Girard

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