L’histoire serait – paraît-il – « une passion française » : c’est du moins l’enseignement tiré par les sondeurs de BVA dans l’enquête sur « les Français et l’histoire » réalisée il y quelques semaines pour la presse régionale. Une passion, pourtant passablement édulcorée, singulièrement restrictive et qui sent trop souvent l’encre violette et les cahiers d’écoliers.

Si 85 % des sondés se disent effectivement intéressés par l’histoire, les objets de cette curiosité frappent d’emblée par les limites spatio-temporelles dans lesquelles ils s’enferment, même si les réponses apportées sont nécessairement suggérées par la nature des questions, fermées, ne laissant qu’un choix limité au sondé. Autre biais de l’enquête, le mélange d’items ouverts à l’histoire mondiale lorsqu’il est question de l’histoire des trente dernières années, avec d’autres qui relèvent exclusivement et obligatoirement de l’histoire nationale, ces dernières restituant comme on peut s’y attendre la traditionnelle galerie de portraits des « grands héros de l’histoire de France. » De fait, la liste des « personnalités historiques qui ont le plus marqué l’histoire de France » ne dépasse guère le cadre habituel des chefs d’état et des chefs de guerre (17 noms sur 20 proposés) – souvent les mêmes – avec aux trois premières rangs De Gaulle, Napoléon Ier et Louis XIV, Pasteur se frayant difficilement une place au côté des Charlemagne, Clovis et Vercingétorix. Il faut croire que pour la mémoire collective, soigner la rage est sans doute moins gratifiant que semer la peste.

De façon très significative, qui renvoie à la place insignifiante reconnue aux femmes dans l’histoire, les sondeurs se sont manifestement donné beaucoup de mal pour dresser une liste féminine d’une longueur équivalente à celle des hommes, intercalant, aux côtés de Marie Curie, de Simone Veil (aux deux premières places) ou de Lucie Aubrac un certain nombre de femmes certes respectables - Edith Piaf, Christine Lagarde et Ségolène Royal - … mais dont l’importance historique ne saute pas aux yeux. Une sélection qui n’a rien d’anecdotique et qui tient principalement à l’insuffisance majeure de cette enquête, elle-même révélatrice d’une vision conventionnelle de l’histoire réduite à un déroulement d’événements étroitement politiques et militaires, domaine des hommes par excellence.

Avec une échelle de temps réduite – l’histoire commence avec les Gaulois – dans un espace limité – le territoire national – la « passion française » pour l’histoire n’arrive pas à se dégager du très rituel et très artificiel roman national qui reste celui enseigné à l’école primaire. Très révélateur de ce blocage mental, le fait que les différentes catégories d’âge distinguées par cette enquête (18-34 ans, 35-64 ans, 65 ans et plus) se retrouvent partager les mêmes représentations du passé, avec toujours le même trio de personnages préférés, oblige inévitablement à se tourner vers le lieu où se fait cet apprentissage, comme l’y incite le fait que 81% des sondés considèrent l’école comme le principal vecteur « pour entretenir les grands événements de l’histoire de France ». Pour les jeunes générations comme pour celle de leurs arrière-grands-parents, les repères collectifs restent désespérément marqués par la chronologie étroitement nationale et politique à laquelle se cramponnent encore les derniers programmes officiels de l’école primaire (2015) : « le temps des rois, le temps de la république etc ».  Ce que révèle ce sondage, c’est, sans surprise, la persistance dans les mentalités d’un récit obsolète, sans rapport véritable avec le passé des hommes, borné dans le temps et l’espace comme dans les thématiques retenues par des considérations prétendument civiques mais en réalité médiocrement identitaires. Car cette histoire qui ignore superbement le monde et ceux qui y vivent depuis des millénaires, qui refuse aux individus toute épaisseur sociale, mentale, affective, cette histoire n’est pas celle des hommes mais simplement celle des régimes politiques qui se sont succédé en France sur un court laps de temps. Des régimes politiques, qui, parce qu’enseignés comme la base de toute vie en société, y trouvent une forme de légitimité, une sacralisation qu’une autre approche du passé des hommes ne leur assurerait sans doute pas vraiment.

 

B. Girard

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