Alors qu’en France la commémoration du 8 mai 1945 a donné lieu aux traditionnelles cérémonies patriotiques et militaires, dont les vertus civiques restent à démontrer, que les officiels font assaut de paroles convenues et ronflantes, que les enfants des écoles, encadrés par les Anciens combattants d’Algérie – qui n’ont jamais été des résistants – sont mobilisés pour faire entendre une Marseillaise toujours aussi malvenue, bref que le souvenir de la défaite du nazisme est récupéré et détourné à des fins sans rapport avec le sujet, c’est à un général israélien, Yaïr Golan, chef d’état major adjoint, qu’on doit sur le sujet quelques paroles qui réellement font sens et qui, bien sûr, à cause de cela, n’ont pu que déplaire aux autorités :

« … nous faire réfléchir… ici et maintenant... »

« La Shoah doit nous faire profondément réfléchir à la responsabilité de nos dirigeants et à la qualité de notre société, et doit nous amener à réfléchir à la façon dont nous traitons, ici et maintenant, l'étranger, l'orphelin et la veuve […]. Après tout, il n'y a rien de plus simple et de plus facile que de haïr l'étranger […], de susciter la peur et d'intimider […], de devenir bestial, d'oublier les principes et d'être content de soi. En ce Jour de la Shoah, nous devrions débattre de notre capacité à éradiquer l’intolérance, la violence, l'auto-destruction et la détérioration morale […] »

Un discours prononcé en Israël pour la commémoration de la Shoah (04/05/2016) mais qui a toute sa place en France, dans des termes très voisins, notamment dans les écoles où l’enseignement de l’histoire – celle de la Seconde guerre mondiale mais pas seulement - est de plus en plus souvent détourné de sa fonction légitime vers des considérations patriotiques hors sujet et des intrusions extérieures motivées par de minables petits calculs.  

Instrumentaliser l’histoire

Comme par exemple, les provocations répétées de politiciens suffisamment irresponsables pour chercher, à travers cet épisode historique, à dresser les communautés les unes contre les autres, un créneau porteur quand on fait le choix de noyer la question sociale dans le grand fourre-tout identitaire. Une voie choisie sans état d’âme par le gouvernement et spécialement par son chef qui ne ratent jamais une occasion de tisser un lien entre les attentats de 2015, les écoles de banlieue prétendument gangrénées par l’antisémitisme et même la critique de la politique israélienne. On se souvient de cette ahurissante sortie de Valls à l’Assemblée nationale (février 2015), qui restera dans les annales  de l’instrumentalisation de l’histoire et de la malhonnêteté politicienne : «Que 70 ans après on crie de nouveau mort aux juifs dans les rues de Paris, que 70 ans après on tue des Français parce qu’ils sont juifs, 70 ans après que des enfants à l’école disent que leur ennemi c’est le juif, que 70 ans après malgré les témoignages et le travail de mémoire qui a été fait il y ait encore cet antisémitisme, que 70 ans après à l’antisémitisme traditionnel naisse un autre antisémitisme sur fond de misère, sur fond d’antisémitisme, sur fond de haine d’Israël, sur fond de rejet de l’autre, c’est [contre quoi] nous devons nous rebeller. » Curieux oubli : Valls néglige de préciser qu’à cette époque, l’extermination des Juifs s’est déroulée avec la complicité active de l’état français, des forces de police et de gendarmerie françaises et sous le regard complaisant de beaucoup de braves gens, dont aucun, manifestement, n’était musulman ou issu de l’immigration maghrébine. Ce détournement de l’histoire peut également prendre la forme la plus brutale, notamment quand Claude Goasguen, député UMP (LR) de Paris évoque (en 2014) « cette Shoah terrible qu'on n'ose plus enseigner dans les lycées tant on a peur de la réaction des jeunes musulmans qui ont été drogués dans les mosquées ». Une tirade ouvertement raciste que la justice n’a cependant pas cru nécessaire de sanctionner.

1945 pour faire oublier 2016 ?

Ces photos du 8 mai dont la presse locale raffole – pas une commune sans ces rangées d’écoliers alignés devant le monument aux morts, drapeaux déployés en arrière-plan obligé – nous disent en réalité bien plus sur les organisateurs et les petits profits qu’ils en attendent que sur la réalité d’un régime politique dont on est censé rappeler la nature et la défaite. Une mise en scène répétée année après année, d’autant plus indécente, déplacée, qu’elle intervient aujourd’hui dans un contexte national et mondial très oublieux de ce que fut le nazisme ou plutôt, qui détourne cet épisode de l’histoire de sa véritable signification : comment, en effet, prendre au sérieux une manifestation dont les promoteurs mettent opiniâtrement en œuvre le repli identitaire, l’excitation patriotique, la peur de l’étranger, la guerre, alors que le repli identitaire, l’excitation patriotique, la peur de l’étranger, la guerre sont aux fondements même de l’idéologie nazie ? Outre qu’il est discutable que l’histoire ait un message civique à délivrer et même s’il ne s’agit pas de se livrer à une sordide compétition victimaire – qui a davantage souffert que qui ? – les cérémonies officielles du 8 mai sont surtout l’occasion de manipuler le passé pour mieux occulter un présent qui dérange : car c’est se donner bonne conscience à peu de frais que d’exhiber des écoliers dans une comédie mémorielle, quand dans le même temps, les pouvoirs publics et une large partie de la société s’accommodent du sort de millions de réfugiés, de la mort de milliers d’entre eux à nos portes, des rafles et des brutalités policières qu’ils subissent tous les jours.  Plus jamais ça ? Mais la mort sous nos yeux d’Aylan et de centaines d’enfants disqualifie cette mémoire officielle.

Alors, pour les enseignants, les éducateurs qui ne se satisferaient pas des circulaires officielles de l’EN pour donner du sens à la commémoration du 8 mai, d’autres détours  sont heureusement possibles, comme le suggérait  cette autre éducatrice, Maria Montessori :

« Si l’homme était un être parfaitement adulte, doté d’un psychisme sain, s’il avait développé un caractère fort et un esprit clair, il ne tolérerait pas en lui l’existence de principes moraux diamétralement opposés, il ne serait pas capable de prôner en même temps deux sortes de justice qui visent l’une à développer la vie, l’autre à la détruire. Il ne cultiverait pas dans son cœur deux forces morales antagonistes, l’amour et la haine. Il n’aurait pas créé deux types de conduite, l’une engageant les énergies humaines dans la construction, l’autre dans la destruction de ce qui a été construit. »

 

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