La laïcité est-elle soluble dans les racines chrétiennes de la France ? Pour Ciotti et plusieurs de ses collègues la réponse ne fait aucun doute : ils viennent de déposer devant l’Assemblée nationale une proposition de loi connectant indissolublement les deux principes. La démonstration est lumineuse.

Une proposition de loi qui vise « certains »…

Partant du principe que « sans laïcité (…) il ne peut y avoir de cohésion nationale durable », les députés déplorent que cent dix ans après la loi de Séparation, « l’espace public [soit] progressivement devenu un lieu d’expression d’appartenances et de pratiques religieuses, devant lesquelles le principe de laïcité n’a eu de cesse de reculer. » Bien sûr, on ne cite nommément personne : pas les processions costumées qui battent régulièrement le pavé au son des cantiques en latin, ni même ces groupuscules en prière devant des hôpitaux où se pratiquent des avortements ou qui font pression sur les professionnels de santé – et sur toute la société - pour imposer leurs choix éthiques, pas davantage ces censeurs qui investissent brutalement les salles de spectacle pour y faire interdire une représentation ou encore ces vandales qui saccagent des œuvres d’art qui outragent les bonnes mœurs (leurs mœurs à eux). Ciotti et ses collègues ne vont quand même se brouiller avec leurs électeurs. Les cibles de leur proposition de loi – chacun l’aura compris – sont « certains «  et « certaines » : « certaines revendications ou expressions religieuses se font plus virulentes ; les exigences communautaristes se multiplient. Certains revendiquent un droit à la différence dans l’espace public sur le fondement de principes confessionnels alors même que le modèle français exige des individus de confiner à la sphère privée ce qui relève de leurs croyances religieuses. » Une formulation dans laquelle seul un mauvais esprit pourra voir une forme de discrimination, voire de racisme, puisque seuls « certains » sont pointés du doigt.

… mais pas tout le monde

Toutefois, en dépit de leurs inébranlables convictions laïques, les parlementaires sont bien forcés de constater, dans le même temps, « la contradiction apparente qui est régulièrement posée entre l’affirmation du principe de laïcité et l’attachement à notre patrimoine culturel et historique, contradiction également présente dans notre jurisprudence administrative », comme par exemple « les multiples manifestations traditionnelles, relevant du patrimoine et de l’histoire de France et de ses racines. » Contradiction seulement « apparente », tient-on à préciser « car la laïcité ne doit, en effet, pas nous conduire à ignorer qui nous sommes, ni d’où nous venons. Si la France est cultuellement laïque et accorde à chacun une complète liberté de croire et de pratiquer sa religion, s’il le souhaite, elle est également culturellement chrétienne. »

Ainsi confortés par ce sophisme d’anthologie, Ciotti et ses amis en arrivent alors à leurs propositions d’une simplicité toute biblique : rajouter le mot « laïcité » à la devise républicaine et surtout inscrire « la référence aux racines et à l’histoire chrétiennes dans la Constitution de 1958, afin de graver cette empreinte durable dans le premier article de notre loi fondamentale. » Avec une précision  qui donne tout son sens à cette initiative législative : « cela autorisera les pouvoirs publics à être d’autant plus intransigeants avec ceux qui s’approprient l’espace public et cherchent à imposer des pratiques cultuelles, qui méprisent autant la laïcité que la société française. » Ainsi, par ce miracle de la laïcité à la française, il sera dorénavant possible – si cette proposition est adoptée – de sanctionner « certains » et « certaines » dont les pratiques religieuses feraient tache dans le paysage quand d’autres pratiques tout autant religieuses mais « aux racines de la France », seront, elles, encouragées.

Des mots qui ne veulent plus rien dire

Cette dernière pitrerie législative autour de la laïcité est finalement dans l’air du temps. Un temps nauséabond qui se fabrique des dangers et des adversaires autour du voile porté par quelques jeunes filles, de leurs mères qui prétendent accompagner les sorties scolaires, des menus des cantines ou de mille autres futilités.  Elle trouve sa place dans la logique d’une évolution – déjà ancienne mais dont on ne voit pas la fin – qui a confisqué le principe originel de laïcité pour le détourner vers d’autres fins. Une instrumentalisation qui vise non seulement la religion musulmane mais plus sûrement la population d’origine immigrée, en permanence discriminée et qui se voit refuser dans la société la place qui est pourtant la sienne. Dernier avatar en date d’une tendance lourde qui vide les mots de leur sens, brouillant les repères et les concepts – laïcité mais aussi république, société, citoyenneté - cette proposition de loi en dit plus long sur les intentions de ses auteurs que sur le problème imaginaire qu’elle prétend affronter : ce n’est pas l’œuvre de législateurs responsables mais une provocation supplémentaire de politiciens et finalement, d’un régime politique à la dérive, qui ne peuvent exister que dans la dénonciation de l’autre, la stigmatisation, instillant dans la société des peurs, des fantasmes, des représentations dont elle ne sortira pas indemne. 

 

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