Le débat politique au péril de la surenchère identitaire : avec les dernières déclarations de Sarkozy et de Copé, mais après beaucoup d’autres émanant de milieux très divers, ce n’est plus une éventualité mais une certitude. Autre confirmation : face à l’injonction patriotique, l’école est une nouvelle fois mise à contribution.

« Dans les années qui viennent, la France restera-t-elle la France ? C’est cela le premier défi. Le plus grand. Le plus fondamental […] Je suis français, vous êtes français, nous sommes français, c’est une chance, c’est un privilège ! […]  La France, c’est un corps, c’est un esprit, c’est une âme. » Pour un ancien président de la république, qui aspire à le redevenir, l’exercice du pouvoir est une chose relativement simple, simplissime même : pourquoi se casser la tête sur les grands équilibres économiques, la question sociale, sur l’environnement, sur l’avenir de la planète, quand des paroles d’un vide abyssal suffisent pour attirer l’électeur ? Le discours sur la nation, c’est d’ailleurs son principe, fonctionne sur le mode magique, quasi religieux : une France sacralisée, en réalité vidée  de tout contenu, pour éviter d’avoir à poser d’autres questions autrement essentielles. De grandes paroles sur un objet fantasmé, la France, mais rien sur les individus, en chair et en os ceux-là, qui y vivent. Sauf bien sûr, après l’inévitable détour sur « l’immigration massive et le communautarisme » qui donne alors à la nation toute sa justification : le registre identitaire comme substitut de la xénophobie et du racisme.

Bien sûr, comme le sentiment national est tout ce qu’on veut sauf inné, il faut au préalable l’enseigner et Copé, le même jour, de renchérir sur les paroles du chef, en proposant de « rendre obligatoire le lever du drapeau à l’école (par exemple une fois par semaine) ainsi que la Marseillaise »,  ceci afin  de « redonner l'amour de la France, l'amour de la collectivité, le sentiment de partager une communauté de destin. »

Des affinités dangereuses

Que le sang impur qui abreuve les sillons puisse conduire à « l’amour de la collectivité », que la collectivité se confonde avec la France, que le destin commun ne puisse s’envisager que dans le cadre d’une construction aussi étriquée et aussi peu fondée que la nation, ces certitudes pas très originales ont ces derniers temps repris une indéniable vigueur dans les discours et les débats sur l’école, émanant de milieux politiques où les frontières politiques se brouillent, où la gauche ne se différencie guère de la droite et la droite de l’extrême-droite. De fait, après le verrouillage des programmes scolaires d’histoire, après le déploiement du drapeau tricolore dans les établissements, après l’apprentissage obligatoire et renforcé de la Marseillaise, après la sacralisation de la république, après l’instrumentalisation de la laïcité, on peut légitimement s’inquiéter de certains choix faits par l’Education nationale, qui, parce qu’ils touchent aux notions d’identité, de collectivité, de société, ne sont pas sans conséquences : l’enseignement de l’histoire nationale, la promotion des symboles nationaux, Copé et Sarkozy peuvent bien s’en faire les chantres, l’EN les pratique déjà de longue date.

La grande arnaque des identités collectives

Histoire commune, communauté nationale, fierté nationale, intégration : faut-il croire que ces thématiques se verraient dans les écoles miraculeusement chargées de valeurs civiques et morales qu’elles n’auraient pas dans un meeting de Sarkozy ou de Le Pen ? Dans les deux cas, pourtant, ce vocabulaire ambigu renvoie immanquablement à une même croyance, une même illusion : celle d’une communauté de peuple d’origine homogène, quasi ethnique, perpétuellement menacée de disparaître sous le coup d’invasions étrangères, barbares autrefois, immigrés et réfugiés aujourd’hui. L’indifférence au monde, la grande peur des migrants, la fermeture brutale des frontières, les milliers de réfugiés noyés à nos portes, sous nos yeux : tout cela n’a-t-il vraiment aucun rapport avec le roman national dont le but est de faire croire aux enfants des écoles qu’ils descendent en droite ligne des Mérovingiens, des Capétiens ou de prétendus « héros » dont il faudrait conserver la mémoire et préserver l’héritage ?

Prétendre que la vie collective ne pourrait se construire que dans le cadre artificiel de la nation, que toute autre forme de vie en groupe serait la marque du « communautarisme », relève d’une rhétorique aujourd’hui largement partagée, bien au-delà de la mouvance identitaire habituelle ; mais l’incrustation de cette escroquerie dans l’opinion publique et le débat politique est inséparable de la légitimité que lui apporte à l’école la  promotion d’un patriotisme remis au goût du jour précisément au moment où ce type d’identification montre toutes ses limites et tous ses vices : la stigmatisation de l’immigré et de ses descendants, la peur de l’étranger, le repli derrière les frontières, le recours irréfléchi à la guerre, ou encore l’incapacité à comprendre le monde dans sa globalité et donc à inventer de nouvelles relations entre ses parties. L’identité se référant par principe aux individus considérés dans leur complexité, leur intimité, vouloir lui adjoindre une composante collective est non seulement peu légitime, mais souvent aventureux, comme le montre l’histoire des régimes totalitaires dont on sait quels usages ils ont fait de la défense des prétendues « identités collectives ».

Reste que pour l’enseignant, pour l’éducateur, c’est la salle de classe, l’établissement qui restent les lieux privilégiés de sociabilisation des enfants et que pour les ouvrir aux autres et au monde, la pratique quotidienne de l’entraide, de la coopération, le souci des plus petits et des plus faibles sont potentiellement plus riches d’avenir que le recours aux vieilles chimères identitaires.

 

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