Bon, la chose est entendue : d’un côté, « le peuple », nécessairement vertueux, nécessairement exploité, nécessairement national, qui vient par la magie d’un vote de recouvrer sa « souveraineté » ; de l’autre côté, « l’exploiteur », « les élites », « la finance », « le grand capital », « l’oligarchie », « Bruxelles », « l’Europe », on ne dit pas encore « les juifs » mais attendons un peu…

Sauf que, dans ce domaine comme dans les autres, la réalité des faits peine à se couler dans la pensée binaire. Curieusement, « le peuple » si amplement sollicité, convoqué, sollicité par les politiciens et commentateurs de tout horizon, semble avoir du mal à dire qui il est et quelle réalité il recouvre : car si une petite majorité (relative dans l’électorat) du « peuple » a voté pour le Brexit,  cela signifie-t-il que la grosse minorité, à peine moins nombreuse, à avoir voté contre, ne fait pas partie du « peuple », une sorte d’anti-peuple, de sous-peuple en quelque sorte, un peu comme on parle d’hommes et de sous-hommes ? Et le « peuple » écossais serait-il moins peuple que le « peuple » anglais, à moins de considérer que seuls les Britanniques pourraient revendiquer ce titre ? Le peuple, finalement, ça sert à tout à condition de savoir s’en servir.

Le peuple, bien sûr, ne peut être que « souverain », il décide en pleine conscience de tout ce qui le concerne, il choisit ses dirigeants, et s’il se trompe, ce n’est pas de sa faute, on trouvera toujours un bouc émissaire. On l’oublie un peu vite : les dirigeants des 28 pays de l’UE sont tous choisis démocratiquement par les électeurs qui sont donc pleinement responsables – ou devraient se sentir comme tels – des politiques qui y sont menées et de leurs effets. Ce n’est manifestement pas le cas : en Grande-Bretagne comme en France, comme partout ailleurs, il est rare d’entendre l’électeur reconnaître son mauvais choix, son erreur de jugement ou encore envisager de remettre en cause ses propres institutions. Il est alors tellement plus facile de se retourner contre le voisin, l’étranger, l’immigré… l’Europe,  surtout lorsque l’on a soi-même, par ses propres choix politiques, par son histoire, par son mode de vie, contribué à déstabiliser de larges parties du monde. Est-ce « Bruxelles » l’exploiteur, ou plutôt le citoyen-consommateur dont les habitudes et les caprices ne trouvent leur satisfaction qu’à travers la spoliation de millions de travailleurs en Afrique ou en Asie ? Et qu’on le veuille ou non, dans les pays réputés riches, la paupérisation, la précarisation de larges couches de la population sont le résultat de politiques menées délibérément par les dirigeants de chacun des états « démocratiquement » élus, le plus souvent sans beaucoup de discernement, ce que permet, justement, un système abusivement qualifié de démocratique qui donne à de prétendus citoyens – qui ont d’ailleurs fait l’objet d’un tri préalable - l’illusion de maîtriser leur destin.

Evidemment, « le peuple » ne peut être que national, c’est sa caractéristique première et, faut-il ajouter, sa fonction ultime, même si personne, jusqu’à présent, n’a jamais été capable d’expliquer pourquoi le peuple britannique ou le peuple français seraient davantage légitimes que le peuple européen ou le peuple berrichon. Ici, c’est affaire avant tout d’incantation, d’injonction ou de manipulation de l’histoire, au choix. La « conscience nationale », dont on fait grand cas, n’a rien de naturel, le sentiment national, comme l’écrit l’historienne Anne-Marie Thiesse « n’est spontané que lorsqu’il a été parfaitement intériorisé ; il faut préalablement l’avoir enseigné. » Or, comme l’enseignement de l’histoire reste dominé, surtout à l’école primaire, par le « roman national » édifié de toutes pièces afin de légitimer le pouvoir des états, on n’en peut guère attendre une ouverture au monde et encore moins la compréhension du caractère artificiel de la nation qui n’est jamais qu’un territoire délimité par un pointillé sur une carte. La nation est une création récente dans l’histoire des hommes, pourquoi aurait-elle vocation à demeurer éternelle ?

Et faut-il vraiment que l’on s’interdise de penser la vie en commun, en groupe, autrement que dans un cadre imposé de force qui a eu, au cours de sa brève histoire, l’occasion de montrer tout son pouvoir de nuisance ?

Souveraineté, nationalité, citoyenneté : la confusion couramment entretenue entre ces trois concepts ouvre toutes grandes les portes à tous les amalgames, à tous les abus. Comme le montre l’histoire de ce système économique, le capitalisme n’a nul besoin de l’UE pour prospérer, juste de consommateurs et d’une main d’œuvre docile que les états-nations ne lui ont jamais refusés.

N’en déplaise aux thuriféraires de la souveraineté nationale qui monopolisent le devant de la scène médiatique, le Brexit n’est pas par nature la victoire du « peuple »  dominé sur un exploiteur mondialisé. En Grande-Bretagne, la campagne référendaire fut massivement raciste et xénophobe et l’assassinat de Jo Cox n’est pas un accident : il est dans la logique d’une pensée politique – car c’en est une – fondée sur la haine et la peur de l’autre.

 

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