Le fait que les derniers attentats commis en France ou en Allemagne tournent à la confusion des thèses, des certitudes, même les moins étayées, avancées jusque là avec assurance, n’y change rien : les politiciens, toutes tendances confondues, n’en continuent pas moins de pérorer sur un sujet qui, manifestement, les dépasse. L’incongruité des analyses est à la mesure des bénéfices qu’ils en attendent.

Après l’hystérique séance à l’Assemblée nationale qui avait suivi l’attentat de Nice, c’est Fillon qui à son tour, a connu son coup de chaleur, avec une interprétation tout à la fois grossière et spécieuse. Pour lui, puisque le terrorisme est « une forme de guerre mondiale » et  l’EI une sorte d’avatar du nazisme, la réponse ne peut résider que dans « une riposte militaire ». Un peu comme la ligne Maginot, sans doute ? Pour un politicien, l’histoire offre ceci d’intéressant qu’elle permet toutes les interprétations, même les plus fantaisistes. Alors qu’un historien se défie de l’anachronisme comme de la peste, Fillon s’y engouffre allègrement, comptant sans doute, comme nombre de ses collègues, qu’une posture martiale contribuera à masquer le vide de la pensée. Mais sans doute pas les arrière-pensées, puisque son appel à une mobilisation « contre le totalitarisme islamique » vise – en toute innocence, bien sûr – « les Français de confession musulmane », sommés - précise-t-il – de « se trouver au premier rang. » Ajoutant, pour ceux qui n’auraient pas tout compris : « La République a su imposer aux catholiques, aux protestants et aux juifs le respect de ses valeurs. Il n’existe aucune raison pour qu’elle ne les impose pas avec autorité aux musulmans. » Il est vrai que pour ce catholique bon teint, les démonstrations massives et haineuses de la Manif pour tous contre Christiane Taubira et le mariage homo (ou de leurs prédécesseurs qui se déchaînaient contre Simone Veil et l’avortement) ne sont probablement pas en contradiction avec les « valeurs de la république ».

En quelques mots, tout est dit par ce représentant d’une droite dite parlementaire, modérée mais en réalité largement gangrénée par les pires représentations de l’extrême-droite : puisque l’ensemble de la communauté musulmane est suspectée de complaisance pour le terrorisme, c’est donc bien contre elle qu’il faut mener la guerre.

Aujourd’hui, à la lumière de l’attentat de Rouen et de la polémique particulièrement glauque qui a suivi celui de Nice, l’irresponsabilité des politiques apparaît comme un élément majeur de tension au sein de la société française, sans qu’on sache très bien ce qui relève du piètre calcul électoral ou de la pure inconscience. Se rendent-ils compte de l’indécence qu’il peut y avoir à tweeter sur des cadavres, se disputant la primeur de l’indignation, quand au fond d’eux-mêmes, c’est une sorte de jubilation intérieure qui les anime, tout attentat étant d’abord perçu comme le moyen de régler des comptes, de conforter une posture, alors que chaque nouvelle victime témoigne toujours un peu plus de leur aveuglement. Comment ne pas trouver insupportable la réaction de Sarkozy demandant au gouvernement « de mettre en œuvre toutes les propositions que nous avons présentées » - une nouvelle invasion de la Libye ? - quand cet individu, alors qu’il était aux affaires, a eu l’occasion de montrer toute son incompétence ? L’ambition dévorante, l’incommensurable orgueil ne sont quand même pas un projet politique.

Une guerre mondiale, réclame Fillon ? Après l’attentat de Nice, le ministre de la défense annonçait tout sourire la réponse de la France : des frappes sur Mossoul. Des frappes qui ont diablement impressionné les auteurs de l’attentat de Rouen… Indépendamment de la nature de l’EI, on est quand même bien obligé de reconnaître que les frappes françaises et plus généralement la présence militaire de la France – et celle d’autres pays – les exportations d’armement, les alliances douteuses, sont très antérieures aux attentats. Un budget militaire de 40 milliards d’euros, 300 000 soldats, l'état d'urgence permanent, tout cela pour en arriver là : ne se tromperait-on pas quelque part ?

Une culture de guerre est en train de ronger dangereusement la société française, potentiellement lourde de menaces. Loin d’éloigner le terrorisme, elle l’entretient, favorisant les desseins d’un EI dont l’objectif n’est certes pas de prendre le pouvoir en France mais d’humilier un pays dont la classe dirigeante lui facilite la tâche avec une constance, une arrogance, une stupidité que rien ne semble pouvoir arrêter.

 

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