Il n’est pas nécessaire d’être juriste, légiste ou spécialiste en droit constitutionnel pour comprendre la portée de l’ordonnance du Conseil d’état sur le burkini. En quelques lignes, les juges n’ont fait  que constater que les arrêtés municipaux interdisant cette tenue de bain portent « une atteinte grave et manifestement illégale » aux libertés fondamentales. Des libertés consacrées entre autres par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), la Convention européenne  des droits de l’homme et des libertés fondamentales (1950), la Charte des droits fondamentaux de l’UE (2000) et qui se ramènent à un principe fondamental : en démocratie, on ne joue pas avec le droit, on ne joue pas avec les libertés publiques. Autant de proclamations solennelles, à visée universelle, que le Conseil d’état ne fait que rappeler à destination de tous ceux pour qui il ne s’agit-là que d’ « arguties juridiques » sur lesquelles on pourrait s’asseoir. Rappelés à l’ordre, les quelques maires concernés, manifestement victimes d’un coup de chaleur, auraient dû se le tenir pour dit et tenter de se faire oublier. Or non seulement ces élus locaux ont fait savoir qu’ils ne se sentaient pas tenus de respecter l’ordonnance du Conseil d’état, de respecter la loi, mais ils ont été bruyamment appuyés par une large partie de la classe politique et par le chef du gouvernement en personne, tellement préoccupé par sa petite carrière personnelle, qu’il n’en finit pas de donner des gages à la pensée raciste. Depuis, le couvercle s’est refermé : aucune manifestation de masse pour demander la démission de Valls – c’est surtout devant les ambassades de France à Berlin ou à Londres que se font entendre les protestations – avec le silence assourdissant de la gauche en arrière-plan.

A quelques jours de la rentrée scolaire, qui se déclinera sur le mode identitaire et sécuritaire, on ne peut s’empêcher de mettre le triste visage de cette république en regard de la sacralisation dont elle fait l’objet à l’école. A travers, notamment, l’enseignement de l’histoire ou encore les nouveaux programmes d’éducation morale et civique (EMC), auxquels sont consacrées pas moins de 300 heures ( !)  de cours sur la scolarité primaire et secondaire, la référence aux « valeurs de la république » fait figure de passage obligé, d’obligation suprême pour l’accession à la citoyenneté. Mais de quelle république s’agit-il au juste ? Une question qui n’a sans doute jamais effleuré les rédacteurs des programmes – à moins, comme on peut le penser, qu’ils n’aient été court-circuités par leur commanditaire – qui posent comme principe absolu celui d’une création quasi mythique, parée de toutes les vertus, d’une perfection tellement absolue que sa seule critique n’est pas acceptable : à l’école,  dans le cadre de la « grande mobilisation pour les valeurs de la république », proclamée cause éducative prioritaire depuis l’attentat contre Charlie hebdo, « tout comportement mettant en cause en cause les valeurs de la république » doit faire l’objet d’un signalement au chef d’établissement. Même quand la république, au fil des jours, ne peut plus dissimuler son fourvoiement, sa dérive brutale et raciste ? Même quand des élus de cette république, le chef du gouvernement de cette république, si prompts à exiger des jeunes le respect des lois, sont les premiers, dans leur conduite habituelle, à se décharger de cette obligation, à s’essuyer les pieds sur les principes fondamentaux de ce que l’on croyait être la république ? De ce petit monde de censeurs et de sermonneurs, on ne compte plus les initiatives, les propositions (de loi,  notamment), visant à rétablir un service national, considéré comme une réponse « républicaine » à un délitement de la société qu’ils contribuent pourtant eux-mêmes à organiser.

A partir de la prochaine rentrée, les enseignants se voient le plus règlementairement du monde astreints à une nouvelle tâche, celle de « signaler » les élèves suspectés de radicalisation, de ne pas adhérer aux valeurs républicaines. Quand l’Education nationale se met au service d’une république en plein délire, quand les missions qu’elle impose à son personnel ont moins à voir avec l’éducation qu’avec un programme politique dévoyé, est-elle toujours légitime ?

 

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