« C’est l’école qui a échoué » : interrogé sur la radicalisation de quelques jeunes français, Montebourg a trouvé l’explication (France 2, 22/09/2016). Qui sont ces jeunes ? Combien sont-ils ? Quelle scolarité ont-ils menée ? Quelle enfance ont-ils connue ? Que leur reproche-ton exactement (se baigner en burkini ? Préférer le thé à la menthe au beaujolais nouveau ?) ? Montebourg, lui, bardé de certitudes et de morgue, n’a aucun doute : la radicalisation, le terrorisme, les attentats, c’est la faute à l’école. Et d’ailleurs, pour remettre toute cette jeunesse dans le droit chemin, Montebourg ne manque pas d’idées, à commencer par celle-ci : rétablir le service militaire. Un encasernement de six mois pour contrebalancer les effets délétères d’un système éducatif perverti par un demi-siècle d’idéologie soixante-huitarde, une école qui n’en finit pas « d’appauvrir les programmes (…) de baisser à l’infini les exigences », qui a renoncé à « la transmission des savoirs », comme se lamente le même dans sa profession de foi.

Pas question, bien sûr, pour Montebourg d’aller à voir un peu plus loin que le Café du commerce ni de poser d’autres questions, à commencer par celle de la politique militaire et étrangère de la France. D’ailleurs, pour Montebourg, il faut « continuer la guerre jusqu’au bout » - on ne sait pas contre qui – et poursuivre la coopération avec l’Arabie saoudite – un pays pas du tout « radicalisé » -  pour le plus grand profit des industriels de l’armement et du « redressement productif » de la France dont Montebourg fut le défenseur en titre avec l’efficacité  que l’on sait. Un pays tout entier au service de Dassault, de Thalès, de Safran : dans cette optique, le service militaire obligatoire prend effectivement toute sa signification.

Une analyse sommaire des questions éducatives, une incapacité notoire à sortir des schémas interprétatifs simplistes : la gauche nouvelle est arrivée et avec elle une forme de brutalisation de la société et de la jeunesse qui n’est malheureusement plus l’apanage de l’extrême-droite. Contre l’école, le défoulement est permis et le projet de Montebourg reprend à son tour toutes les accusations, les plus fantaisistes, les plus sordides (cf Brighelli) lancées contre l’école dans la foulée des attentats de janvier 2015 : « à l’école, on a laissé passer trop de choses », c’est Valls qui avait lancé l’assaut  et à sa suite, toute la classe politique s’engouffrant avec délectation dans une stigmatisation bruyante et qui, de fait, dépasse très largement le contexte des attentats. Car derrière l’anathème, derrière la mise en accusation de tout un système éducatif, le programme politique qui se dessine, très largement partagé sur tout l’échiquier politique, vise autre chose : parce qu’une poignée de jeunes se laisse entraîner dans l’action violente, c’est l’ensemble de la jeunesse qu’il faudrait plier à un ordre moral et politique rétrograde, d’inspiration totalitaire. Rétablissement du service militaire, leçons de morale et de citoyenneté à n’en plus finir, patriotisme obligé, uniformes scolaires etc : la survenue dans le débat public – et en bonne partie, déjà, dans les programmes scolaires - de telles extravagances en dit bien plus sur les politiciens de ce pays et sur la phobie que leur inspire la jeunesse que sur l’état de la société qu’ils prétendent régénérer.

L’école aurait donc échoué ? Mais quelle école et quel échec ? Ce que ces pères la morale auront toujours du mal à comprendre, c’est que l’école est autre chose qu’une institution qu’on pourrait réformer au gré des circonstances et des caprices. L’école, ce sont 13 millions d’élèves et des millions de familles, plus d’un million d’enseignants et d’éducateurs, l’école c’est la moitié de la population française, c’est un lieu de vie, c’est une étape importante de la vie. A l’école, on apprend à grandir, à vivre ensemble, à se respecter, à s’écouter et c’est justement ainsi – bien plus sûrement qu’aux tristes accents de la Marseillaise – qu’on devient citoyen. Si chacun, à commencer par les éducateurs, est bien conscient que l’idéal bute parfois sur la réalité des choses, rien, sinon la mauvaise foi et les petits calculs personnels, n’autorise la classe politique à se laisser aller à une condamnation minable et péremptoire de l’école, c’est-à-dire, au final, d’une large partie de la société.

L’école aurait donc échoué ? Mais ces politiciens bruyants et sûrs d’eux-mêmes,  qui sont-ils au juste pour se permettre de juger de ce qu’ils ne connaissent pas, de condamner sans jamais se remettre eux-mêmes en cause ? Bavards impénitents, incurables donneurs de leçons, carriéristes forcenés, sont-ils vraiment qualifiés pour dire le bien et le mal ou pour régenter la société ? C’est à eux de rendre des comptes de leur impéritie, de leur incompétence ; pas à l’école.

 

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