Selon Valls, l’élection de Trump marquerait « le besoin de frontières » et, par corollaire, la nécessité de « réguler l’immigration ». Nul besoin de porter plus loin l’analyse : aux USA comme en France, la référence aux frontières suffit pour légitimer tous les discours, tous les projets. Même quand le projet implique que l’on assimile les Mexicains à des « meurtriers » et à des « violeurs » et que l’on s’apprête à vider le pays de plusieurs millions de ses habitants. On peut bien se gausser le l’élection d’un milliardaire grossier et brutal à la tête de la première puissance du monde ; la situation n’est guère différente de ce côté-ci de l’Atlantique où la complaisance affichée dans une large partie de l’opinion et des partis politiques pour le discours raciste et identitaire renforce toujours plus les représentations, les valeurs de l’extrême-droite. Mexicains aux USA, musulmans en France : la cible est la même, le mal, venu de l’autre côté de la frontière, doit être repoussé de l’autre côté de la frontière. Elections américaines d’un côté ; rafles policières à grande échelle en France : deux facettes d’une même représentation du monde qui fait des barrières, des murs et des barbelés les garants de la sécurité des peuples et des nations la seule collectivité possible.

L’Europe sabotée par ses dirigeants

Dans ce contexte, Valls assume sans honte son credo nationaliste, comme il l’avait fait quelques jours auparavant, au cours d’un dîner organisé à Paris pour les vingt ans de l’Institut Jacques Delors : « Il faut dire non aux États-Unis d’Europe rêvés par Victor Hugo (…) Je crois aux nations, qui sont un repère dans ce monde qui change si vite. » Un repère de quel ordre ? Il n’aura pas l’occasion de le préciser, tant le vocabulaire national se suffit à lui-même, excluant d’emblée, dans son principe même, toute remise en cause. Au cours de cette même soirée, la rhétorique développée par les autres participants fut d’ailleurs de la même veine. Avec Hollande, bien sûr : « Il serait illusoire de penser que l’idée européenne puisse ignorer la légitimité des souverainetés nationales (…) La France aussi est attachée à ce que sa singularité, son exception, soient préservées en Europe. » Les poncifs étaient de sortie ce soir-là, jusque dans la bouche du président de la Commission européenne : « Il faut cesser de parler des États-Unis d’Europe. Il n’y en aura jamais. On ne peut pas induire en erreur les citoyens. Les peuples n’en veulent pas. Ils aiment la proximité, leur terroir, la diversité des identités nationales. L’Europe ne peut se construire contre la volonté des nations (…) Les nations sont là pour durer, et nous le respectons. » Souveraineté … singularité … exception … peuples… : dans le cadre d’un Institut qu’on pouvait espérer sur ces thématiques moins dogmatique et plus ouvert, l’emploi décomplexé de la  terminologie habituelle de l’extrême-droite, confirme non pas l’échec de la construction européenne mais l’imposture des attaques dont elle fait l’objet, complètement décalées de la réalité, puisque les paroles et les actes des dirigeants européens démontrent éloquemment que cette construction n’a jamais commencé. N’en déplaise à Juncker, on ne comprend pas pourquoi les nations auraient vocation à demeurer éternelles, alors qu’elles n’accompagnent qu’une infime partie de l’histoire des hommes, édifiées bien plus souvent sur la violence et la coercition que sur la libre adhésion des individus. En réalité, en prenant la défense de l’idée nationale au nom des « peuples » et de la « souveraineté », les politiques sont d’abord intéressés par la préservation de leurs propres pouvoirs et de leurs privilèges dont les priverait un autre échelon, supranational, de référence. 

Une éducation toujours très nationale

Ce n’est pas un hasard si ce qu’on appelle abusivement les « institutions européennes » ont toujours soigneusement veillé à tenir à l’écart de leurs étroites prérogatives une large partie des politiques éducatives. En dépit de ce qu’on a pu dire du processus de Lisbonne, en dépit de quelques louables initiatives mais numériquement limitées (Erasmus), l’éducation reste très majoritairement dans les attributs nationaux, régaliens, au même titre que la police, la justice ou la défense. Et pour cause : c’est en partie à l’école que se fabriquent les représentations, les imaginaires indispensables à la survie des nations – et donc à la conservation du pouvoir des dominants - comme le confirme, à son échelle, l’enquête, menée auprès de 7000 élèves (mentionnée dans ma précédente note de blog), auxquels il a été demandé de raconter l’histoire nationale. Un travail de terrain qui prend une résonnance toute particulière dans le contexte de méfiance, de xénophobie, de repli sur les frontières. Stéphane Clerc, l’un des co-auteurs de l’enquête, explique : « S’il existe un fil rouge parcourant l’ensemble du corpus, c’est bien la menace pesant continuellement sur le territoire national (…) Nous sommes alors en présence d’un territoire « envahi », « attaqué », « occupé », « partagé », « divisé », « annexé » etc. En somme, les ennemis de la France, les autres nations  - les Anglais et les Allemands principalement – révèlent en négatif les frontières du territoire national. Dans ces conditions, l’Europe est considérée comme un espace hostile (…) Finalement, non seulement le territoire national est-il volontiers présenté comme menacé ou assiégé de l’extérieur, mais la France est bien seule ».

En dépit de timides évolutions (en lycée plus qu’au collège, au collège plus qu’en primaire), l’histoire scolaire reste massivement dominée par l’enseignement des faits politiques nationaux et des guerres, en comparaison desquels l’histoire du monde et des civilisations est ramenée à la portion congrue. Pour en revenir à l’Europe, cible facile de tant  de condamnations, on peut quand même s’étonner que, près de 60 ans après le traité de Rome, Hitler demeure le seul Allemand dont les jeunes français soient en mesure de citer le nom ou que « les Allemands » comme collectif se trouvent réduits à la Wehrmacht ou aux casques à pointe…comme si le passé de toute une partie du continent se résumait aux années 1933 – 1945 ou 1914 – 1918.  A privilégier l’histoire des « grands hommes », non seulement on en oublie l’histoire des hommes (1) mais on ne crée par un terrain favorable à la compréhension du monde, à l’acceptation des différences, surtout lorsque ces différences ne recoupent pas les frontières nationales, ce qui reste le cas le plus fréquent. C’est alors une sorte de conditionnement qui est à l’œuvre, plus proche de la croyance religieuse que de la connaissance rationnelle, ce que Jocelyn Létourneau, co-responsable de l’enquête désigne sous le nom de « mythistoire (…) les élèves – explique-t-il - font état du passé de leur pays en reprenant largement des mythistoires constitutifs de leur nation, qui intègrent volontiers les événements identitaires et les personnages emblématiques de ce qu’il faut bien continuer d’appeler le « roman national », même si celui-ci est parfois actualisé. »

« L’héritage national » imposé aux élèves

Et lorsque Jocelyn Létourneau, en conclusion, écrit que « les jeunes, de manière générale, entretiennent une relation affective et admirative avec ce qu’a été leur nation », il met en évidence la persistance dans l’histoire scolaire d’un atavisme identitaire aux effets pernicieux. « En tant qu’héritiers d’une histoire nationale – poursuit-il - ils font leur cette histoire, la portent à leur tour et s’inscrivent dès lors dans un héritage. » Mais de quel héritage s’agit-il sinon de celui qui porte en lui-même, avec la croyance irrationnelle en une spécificité nationale, la peur de l’étranger et l’édification des frontières ?  Le « besoin de frontières » célébré sans scrupules par Valls, par la quasi-totalité des partis politiques de droite comme de gauche (dont les conceptions en la matière ne diffèrent guère), par une large partie de l’opinion, a beaucoup à voir avec un enseignement dont l’un des objectifs, renforcé par l’injonction patriotique de ces deux dernières années, est d’ inculquer à de jeunes enfants un sentiment national. Mais il faut alors en assumer les conséquences, à commencer par les milliers de migrants morts noyés dans la Méditerranée (plus de 10 000 depuis 2014, plus de 3000 pour les six premiers mois de 2016), à cause du « besoin de frontières », un besoin qui n’est intériorisé que parce qu’il a été au préalable enseigné (2). Sur une planète qui compte aujourd’hui plus de 7,5 milliards d’habitants, on en arriverait donc à un monde où les individus se verraient privés de la plus élémentaire des libertés : celle de circuler ? Sur ce sujet déterminant pour l’avenir, les frontières idéologiques et partisanes traditionnelles se brouillent : dans le même temps où la ligne de partage entre droite et gauche s’estompe sur bien des sujets, c’est autour de la question des frontières que se cristallisent les véritables enjeux : pour ou contre les frontières. Dans cette optique, si les représentations du monde, les mentalités n’ont évidemment pas leur origine dans le seul enseignement de l’histoire, disons que ce dernier est quand même impliqué dans le débat.

nuit

 

 

(1) Liste des dix personnages les plus mentionnés par les élèves : Louis XIV, Napoléon, Charlemagne, Louis XVI, Clovis, De Gaulle, Hitler, Sarkozy, César, Vercingétorix. ( Le récit du commun, l’histoire nationale racontée par les élèves, sous la dir. de F. Lantheaume et J. Létourneau, Presses universitaires de Lyon, 2016)

(2) « Le sentiment national n’est spontané que lorsqu’il a été parfaitement intériorisé ; il faut préalablement l’avoir enseigné ». (Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, Le Seuil, 1999 )

 

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