Clovis au centre du jeu politique ? Qu’un obscur et lointain roi des Francs des 5e et 6e siècles (certes après JC) puisse occuper une place aussi extravagante dans la perspective des prochaines présidentielles confirme à la fois la vacuité du débat politique, l’incapacité crasse des politiciens à parler sérieusement de l’école mais aussi la place inquiétante prise par les considérations identitaires dans la société française.

Aussi s’est-on réjoui dans un premier temps d’entendre la ministre de l’EN en titre dénoncer la polémique comme « un de ces faux débats, (…) un de ces écrans de fumée que la droite affectionne tant pour éviter de parler des questions qui fâchent et des véritables enjeux de l’École et de l’Éducation dans notre pays. » Las, la suite de la tribune fait rapidement déchanter, NVB peinant manifestement à s’écarter des représentations développées par Fillon sur l’enseignement de l’histoire, d’abord avec cette curieuse digression visant les suppressions de poste : « s’il n’y a pas d’enseignant dans la classe, il n’y aura pas de Clovis, et il n’y aura pas de récit national transmis à qui que ce soit » - pour finalement en arriver à l’objectif qu’elle assigne à l’enseignement de l’histoire : « une histoire qui, quelles que soient les origines de ces enfants, donne à aimer à chacun la Nation, la République, et ce qui fait l’unité, la cohésion et l’identité de la France. » Autrement dit : l’amour de la nation étant déjà au programme des élèves, la polémique lancée par la droite est sans objet…

Et même si, à juste titre, elle peut reprocher à Fillon de vouloir « écrire l’histoire à la place des historiens », elle a la mémoire singulièrement courte, lorsque, évoquant le rôle du CSP dans la rédaction des derniers programmes, elle assure « les avoir libérés de l’influence des politiques ». Une liberté conditionnelle tout au plus : au printemps 2015, quand la droite et l’extrême-droite se déchaînaient contre la première mouture des programmes, c’est elle qui, dans sa lettre de mission (01/07/2015), imposait au CSP un brutal recentrage sur l’histoire nationale : « Car c’est bien sur l’Histoire de France qu’il faut faire porter l’essentiel de notre effort. (…) C’est pourquoi la compréhension de notre histoire nationale, centrale dans le primaire, est le fil conducteur des programmes au collège, l’Europe et le reste du monde étant abordés à partir des influences réciproques entre eux et notre pays. » Le CSP s’exécutant docilement, elle pouvait alors deux mois plus tard (18/09/2015), lors de la présentation officielle des programmes, se féliciter de ce que l’histoire de France trouve « au cœur de l’enseignement de l’école élémentaire » une place qu’elle n’avait d’ailleurs jamais perdue, en dépit des préconisations du socle commun, réduit à un pur rôle d’affichage (1).

De fait, au cours de ces derniers mois, loin de demeurer l’apanage de la droite, l’injonction identitaire adressée à l’école, s’est retrouvée en termes très voisins aussi bien chez Hollande, pour qui l’enseignement de l’histoire a pour fonction de « rappeler les heures glorieuses de notre passé » (07/05/2015) que dans la bouche de Valls : « il faut comprendre notre propre histoire, d'où nous venons, nos valeurs, notre identité. La France a été un immense pays parce qu'elle a toujours su parler de sa propre histoire. Oui, il faut apprendre à aimer, lucidement, mais à aimer, qui nous sommes et d'où nous venons »  (02/2015). Cette prose officielle, institutionnelle, entretenue par les soins attentifs de toute l’administration de l’EN, non seulement ne diffère guère des conceptions bruyamment défendues sur le sujet par la droite mais elle est même singulièrement renforcée par les initiatives ministérielles autour de la promotion des symboles nationaux (l’année de la Marseillaise…) ou encore de la récupération patriotique des commémorations historiques. Lorsque Fillon arrivera au pouvoir au printemps prochain, il trouvera l’école comme il l’aime : le drapeau en façade, la Marseillaise à tous les étages, l’histoire de Clovis et le roman national en bonne place dans les salles de classe. Le terrain identitaire proprement labouré.

Reste que, pour futile et surréaliste que la question puisse paraître – que nos voisins peuvent-ils penser en voyant des candidats aux plus hautes responsabilités se disputer sur Clovis ? – elle n’est pas là par hasard. C’est même la fonction de l’identité nationale et de son enseignement dédié : un petit miracle de conditionnement qui fait que plusieurs millions d’électeurs acceptent sans état d’âme de sacrifier la sécurité sociale, le code du travail et un siècle et demi de conquêtes sociales pour le souvenir de la dynastie mérovingienne et la plus grande gloire de la patrie.

 

 

(1) Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture – c’est sa dénomination officielle – autour duquel s’articule la loi d’orientation de 2015, place l’enseignement de l’histoire dans le domaine 5 : « Ce domaine est consacré à la compréhension du monde que les êtres humains tout à la fois habitent et façonnent. Il s'agit de développer une conscience de l'espace géographique et du temps historique. Ce domaine conduit aussi à étudier les caractéristiques des organisations et des fonctionnements des sociétés (…) Il implique enfin une réflexion sur soi et sur les autres, une ouverture à l'altérité, et contribue à la construction de la citoyenneté, en permettant à l'élève d'aborder de façon éclairée de grands débats du monde contemporain. » Un objectif certes ambitieux mais qui reste un vœu pieux à l’école primaire.

 

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