PISA : « L’Asie brille à nouveau dans l’enquête PISA », « Les élèves français stagnent, l’Asie excelle », « les pays asiatiques au sommet du classement mondial », « l’Asie, premier de la classe », n’en jetez plus : à défaut d’imagination, la presse n’a pas fait dans la nuance lors de la publication de la dernière enquête PISA. On laisse pour la fin le titre du Figaro qui donne tout son sens à ce flot d’éloges pour l’école asiatique : ou bien les commentateurs ne connaissent pas la géographie ou bien ils ont une idée derrière la tête. Les deux hypothèses sont plausibles.

De fait, les glossateurs en question auraient pu prendre la peine de consulter le planisphère synthétisant les résultats de l’enquête. Une précaution qui leur aurait permis de constater que seule une petite partie de l’Asie a participé à une évaluation qui laisse de côté des états comme l’Inde, le Pakistan, les Philippines ou encore la quasi-totalité du Moyen Orient. En Chine même, seules sont prises en compte, outre la capitale, cinq agglomérations – dont deux, Hong Kong et Macao constituent des régions administratives spéciales - toutes situées dans la région la plus développée du pays. Sur la plus grosse partie de ce pays de 9, 5 millions de km2 et 1,4 milliard d’habitants, PISA ne dit strictement rien. Un peu, comme si, rapportée à la France, l’enquête avait concerné le seul lycée Henri IV…

La Chine (1,4 milliard d’habitants), l’Inde (1,3 milliard d’habitants), le Pakistan (192 millions d’habitants), les Philippines (103 millions d’habitants), le Moyen Orient ainsi mis de côté, l’Asie perd ainsi une grosse partie de ses 4,3 milliards d’habitants et le miracle éducatif asiatique une grosse partie de sa pertinence. Singulièrement au regard des résultats catastrophiques de pays comme la Thaïlande et l’Indonésie, situées dans le rouge, tout en bas du tableau, très loin de la moyenne de l’OCDE. Restent alors en course : une cité-état, Singapour, le Viet Nam, la Corée du Sud, Taiwan et le Japon ; au final, une goutte d’eau de bons résultats scolaires dans un océan de mauvais résultats ou de  résultats non évalués, ou encore mal interprétés quand on sait que, pour les trois derniers pays cités, le succès scolaire s’explique au moins autant par les cours du soir  que par ceux de la journée… Ce qui change singulièrement la donne et l’appréciation qu’on peut porter sur l’état de l’école dans le monde, surtout si le regard se déporte un instant en direction du nord-ouest… vers l’Europe dont les résultats d’ensemble apparaissent bien meilleurs (à l’exception de l’Europe du Sud-Est) et nettement plus complets qu’en Asie. Bref, ce que confirme la présentation de l’enquête PISA 2015 par les médias français, plus que l’excellence asiatique, c’est la fâcheuse paresse des journalistes, plus enclins à se recopier les uns et les autres qu’à aller vérifier à la source.

S’il ne s’agissait encore que de paresse… Mais il y a une clé de lecture, celle que délivre le Figaro avec un titre qui ne dissimule rien de la pensée profonde du journal en matière d’éducation : « L’apprentissage par la répétition : la clé du succès asiatique. » Pour s’épargner un long et patient travail de dépouillement statistique, rien de tel que de s’attabler au Café du commerce : ainsi, l’enquête PISA témoigne de manière éclatante aux yeux du monde de la supériorité des bonnes vieilles méthodes et de la discipline traditionnelle en vigueur dans les écoles asiatiques. Ce que Luc Ferry (ancien ministre de l’EN…) traduit par cette analyse lumineuse : « nos enfants travaillent beaucoup moins qu'avant (…) Dans les pays asiatiques, ils travaillent comme des fous furieux. Chez nous, quand on arrive à les faire travailler une heure par jour, c'est déjà une performance. » Et toujours sur RTL, un autre brillant spécialiste de l’éducation (et de l’islam), Zemmour, dénonce les coupables : « Dans les années 70, les gauchistes promettaient de détruire la culture bourgeoise, et les idéologues du pédagogisme juraient d’en finir avec une méritocratie républicaine qu’ils jugeaient injuste et inégalitaire. Promesse tenue. »

Rien de nouveau sous le soleil de l’éducation, dira-t-on : face à des situations complexes, des analyses fouillées ne feront jamais le poids devant l’ignorance et la mauvaise foi érigées en mode de pensée. La présentation tendancieuse de PISA 2015 était attendue : le Figaro et consorts n’auront pas déçu leurs lecteurs.

 

Voir aussi sur Mediapart (peut-être plus pour longtemps...)