Pour amuser la galerie et fournir de la matière aux journaux, on peut toujours compter sur les instituts de sondage. Leur imagination est sans limite, leur absence de scrupules de même : on peut tout dire rien qu’en alignant des chiffres. Mais au final, il y a toujours une morale.

Ainsi, Kantar Public vient de mettre en ligne une enquête tout ce qu’il y a de plus sérieux sur les services publics en France. 408 pages, pas moins, bourrées de chiffres, illustrées de graphiques multicolores ; incontestablement, Kantar inspire confiance. D’où il ressort que si seulement 37 % des deux mille et quelques sondés (appelés « Français » dans la suite de l’enquête) ont une opinion positive à l’égard des services publics, 69 % des mêmes sondés en sont satisfaits. 63 % ont donc une image négative des services publics… des services publics dont 69 % sont satisfaits. Miracle de l’arithmétique sondagière : il faut convenir que, même en relisant plusieurs fois et en se tenant la tête à deux mains, on a du mal à comprendre.

Pour se limiter à l’éducation, même surprise : alors que seulement 38 % des usagers ont une bonne opinion de l’Education nationale, il s’en trouve par contre 68 % à s’afficher « satisfaits de l’action de l’EN ». Miraculeux, n’est-ce pas ? Se basant alors sur l’incontestable fiabilité de la méthode statistique utilisée ici, il faut s’intéresser aux priorités éducatives des sondés. Dans l’ordre « communiquer aux élèves un savoir, des connaissances » (21 %), « donner le sens de la discipline, de l’honnêteté, du civisme [comme Christine Lagarde ou Henri de Raincourt] » (21 %), « orienter les élèves » (17 %). Précision utile : dans la liste des réponses suggérées par le sondeur, on chercherait en vain « permettre à chaque élève de développer ses compétences », « apprendre à travailler en coopération », « découvrir le monde », « s’épanouir en société », « s’exercer aux responsabilités »  etc, autant de préoccupations que le sondeur n’a pas jugé utile d’inspirer aux sondés.

Chose curieuse, c’est ce même sondeur qui, il y a quelques jours, avait lancé sa fabuleuse enquête (à la demande du Fig-Mag, il est vrai) sur l’uniforme scolaire, paraît-il plébiscité par « les Français ». Un sondage qui, là encore, ne s’embarrassait pas de scrupules en affirmant , par exemple que l’uniforme avait été supprimé dans les écoles en Mai 68 – ce qui est faux – ou qu’il était présent « dans de nombreux pays », ce qui est tout aussi faux. En outre, il apparaît que les 580 sondés (sur un panel de 1011…) favorables à l’uniforme ne se sont prononcés que pour l’école primaire. Mais enfin, présenté sans précaution de forme ni de fond et repris par toute la presse, voilà bien un sondage qui devait faire plaisir à quelqu’un. Patiente un peu, lecteur.

Retour à l’enquête sur les services publics qui, au détour d’une question innocemment posée par d’innocents sondeurs en arrive à cette innocente conclusion : « comme l’ensemble des Français, les usagers jugent que des économies sont possibles dans la plupart des services publics à l’exception de la police et de la santé. » Faire des économies sur la santé publique, sur l’école, sur l’environnement, sur le logement ? Mais d’où diable cette idée peut-elle venir ?

Le fin mot de l’histoire se trouve ici : dans le dernier baromètre politique publié par ce même institut Kantar pour le compte du même Fig-Mag – mais ce n’est qu’un pur hasard – annonçant « la très forte hausse  de popularité » de… Fillon. Seul un mauvais esprit peut voir là autre chose qu’une malencontreuse coïncidence : sur l’école, toutes les conceptions rétrogrades du candidat à la présidentielle se trouvent ainsi confortées par une opinion majoritaire.

Résumons : des sondages répétitifs aux questions biaisées, aux attendus erronés, à la méthodologie douteuse, des sondeurs avançant les plats à leur candidat préféré ; mais malgré cela, des sondages repris en boucle par des médias complaisants peu regardant sur leurs sources. C’était quand, déjà la démocratie ?

 

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