L’année 2016 était donc « l’année de la Marseillaise ». Fruit d’une initiative présidentielle, inévitablement relayée par une Education plus nationale que jamais, elle a donné lieu dans les établissements scolaires à une débauche d’initiatives – souvent loufoques - en réalité une véritable « célébration », selon le souhait de la circulaire officielle, visant à persuader les 13 millions d’élèves qu’avant toutes choses, ils sont « français d’abord ».

Année de la Marseillaise ? Ce fut aussi, au printemps, l’année de manifestations massives violemment réprimées par les pouvoirs publics, les mêmes qui en appellent à l’unité nationale.
Année de la Marseillaise ? L’année de la société en miettes, sous l’effet du chômage de masse et des inégalités.
Année de la Marseillaise ? L’année de l’état d’urgence permanent, des abus de pouvoir, des violences policières, de la confiscation de la démocratie.
Année de la Marseillaise ? L’année d’un racisme d’état décomplexé, légitimé par les prétendues nécessités de la lutte contre le terrorisme.
Année de la Marseillaise ? L’année de toutes les guerres, d’un budget militaire en croissance exponentielle, du commerce des armes  florissant.
Année de la Marseillaise ? L’année de la fermeture des frontières avec ses conséquences : la mort à nos portes de milliers de réfugiés fuyant la guerre et les persécutions.

Est-il nécessaire de rallonger la liste ?  En lançant sa campagne de communication, Najat Vallaud-Belkacem avait soigneusement balisé le terrain, usant de l’argumentaire spécieux propre à l’identité nationale : « C’est un hymne dont on a bien vu qu’il est rassembleur, qu’il permet de porter un certain nombre de valeurs de la France, de combat pour la dignité de l’homme, pour les libertés. » En réalité, le rassemblement auquel se réfère l’hymne national (et la ministre) a plus à voir avec la mise à l’écart d’une proportion notable d’individus jugés non conformes à une identité originelle fantasmée (« quand on devient français, nos ancêtres sont les Gaulois »….) qu’avec la volonté de construire une société ouverte, fondée sur des principes de justice et de tolérance. Il est d’ailleurs très révélateur que l’injonction identitaire qui gangrène le débat politique depuis plusieurs années accompagne une déliquescence du lien social et politique censé fonder une société : bien incapables, ou sans doute bien peu désireux, de mettre leurs actes en conformité avec leurs discours, les dirigeants politiques de tout bord – et ceux qui aspirent à l’être – se réfugient dans une dialectique confortable et mystificatrice qui occulte la question sociale derrière le paravent de l’unité nationale. Il est plus facile pour l’école de faire apprendre la Marseillaise aux élèves que d’édifier un système éducatif permettant à tous de réussir indépendamment du milieu social d’origine. De fait, dans les établissements scolaires, la sacralisation des emblèmes nationaux est la seule réponse apportée jusqu’à présent au constat impitoyablement dressé par toutes les enquêtes : à l’école de la république, les enfants des riches réussissent mieux que ceux des pauvres. Mais n’est-ce pas là la fonction première de la nation : faire accepter un ordre politique et social fondamentalement injuste en reportant ses frustrations au-delà des frontières, en faisant du réfugié, de l’immigré, de l’Européen, de l’étranger, l’objet de son ressentiment ?

Exit, donc, l’année de la Marseillaise. A l’école comme dans la société, le terrain a été labouré, les esprits sont préparés. Au printemps prochain, il ne restera plus qu’à finaliser par les urnes cette dérive identitaire largement entretenue et partagée : les candidats ne manquent pas. Autour de l’identité nationale, ils sont même singulièrement rassemblés.

 

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