Si, au premier tour des législatives, le taux d’abstention atteint des sommets, il est encore plus remarquable chez les 18-24 ans qui, à 65 %, n’ont pas jugé bon de se déplacer pour voter, pour « remplir leurs devoirs de citoyens », selon la formule officielle. Il faut croire que tout le monde ne voit pas la citoyenneté du même œil. Face à cet état de fait, il serait surprenant que, dans les jours qui viennent, le traditionnel chœur des pleureuses ne fasse pas entendre ses non moins traditionnelles lamentations sur le thème de l’école qui ne forme plus les citoyens, sur la perte des repères républicains, sur l’urgente nécessité de « rétablir l’éducation civique » de nos pères, quand bien même cette dernière n’a jamais disparu des programmes. Mieux même – ou pire même – cette désaffection des jeunes intervient alors que l’éducation civique est au centre de tous les discours sur l’école comme sans doute elle l’a rarement été auparavant, puisque l’ensemble de la scolarité se voit soumise à l’impérieuse nécessité de faire partager les « valeurs de la république » aux élèves.

Avec les programmes officiels d’EMC (éducation morale et civique, dénomination actuelle, 2015), on frise même l’overdose. « L'enseignement moral et civique a pour but de favoriser le développement d'une aptitude à vivre ensemble dans une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » : voilà pour le principe qui se décline, d’une année sur l’autre, pour tous les âges. Avec une constance qui touche à l’obstination…

Tout commence en cycle 2 (CP, CE1, CE2) : si l’on n’est pas assez grand pour aller voter, du moins n’est-il pas trop tôt pour « connaître les valeurs et reconnaître les symboles de la République française : le drapeau, l'hymne national, les monuments, la fête nationale ». La première approche de la notion de citoyenneté par des enfants de 6 à 8 ans se fait donc par l’intermédiaire – une intercession quasi religieuse – du sang impur qui abreuve les sillons.

Cet impératif parfaitement intégré, on passe en cycle 3 (CM1, CM2, 6e) aux « principes de la démocratie représentative en France et en Europe », donc au droit de vote, puis au « vocabulaire des institutions. »

Pour ceux qui n’auraient pas tout compris, le cycle 4 (5e, 4e, 3e) rajoute une couche de sang impur avec  les « principes, valeurs et symboles » de la république mais également sur « la démocratie représentative et les institutions de la 5e république ».

Mais c’est au lycée qu’il appartient de parfaire cette éducation à la citoyenneté, avec, en seconde « les institutions de l’état de droit »  et, en première, « citoyenneté, nationalité et souveraineté populaire ; le droit de vote ; les modalités du vote ; éléments de comparaison entre différents régimes démocratiques. » Si, en outre, on peut traîner quelques élèves devant le monument aux morts de la commune aux accents du sang impur, cela ne peut pas leur faire de mal…

Pas grand-chose, en terminale, parce qu’avec la préparation du bac, on n’a vraiment pas le temps de rigoler et, d’ailleurs, à 18 ans, avec la majorité, quoiqu’on fasse, on reçoit sa carte d’électeur… que 65 % des heureux possesseurs ont déjà dû égarer quelque part.

A cet oubli, deux explications possibles, d’ailleurs complémentaires, peuvent être avancées : d’une certaine façon, l’abstentionnisme des jeunes, parce qu’il montre une prise de distance ou, à tout le moins une indifférence à l’égard des petits jeux politiques, des bateleurs et des bonimenteurs qui l’animent, serait plutôt le signe de l’exercice bienvenu de l’esprit critique, un principe qui devrait être incontournable dans toute démocratie digne de ce nom. Mais en outre, le fait que douze années d’éducation civique scolaire, avec programmes officiels dédiés, circulaires à n’en plus finir, puisse déboucher sur un tel désintérêt entre les institutions politiques et les citoyens, les plus jeunes notamment, vient confirmer le caractère très artificiel, contraint, d’un enseignement à visée normative, principalement centré sur la glorification d’un régime politique dont l’image enseignée correspond de toute évidence si peu à la réalité.

 

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