Avec ses dernières annonces, Blanquer a franchi un pas supplémentaire dans le grand bond en arrière qu’il fait faire à l’école. Contrairement à ce qu’il avait dans un premier temps laissé entendre, il ne s’agit pas de simples ajustements apportés à la dernière loi d’orientation (2013) mais de la mise en œuvre d’un projet marqué d’une forte idéologie, imposé avec une rare brutalité et qui éclaire d’un jour particulier le concept d’autonomie des établissements régulièrement mis en avant par le ministre : en réalité un autoritarisme débridé.

L’attaque frontale des programmes (pour l’instant ceux de français et mathématiques mais l’histoire est également dans le viseur de Blanquer) symbolise cette dérive autoritaire : en vigueur depuis seulement une année (septembre 2016), leur rédaction avait été confiée par la loi d’orientation de 2013 à un Conseil supérieur des programmes (CSP) indépendant du ministère. Après une large consultation – et même si Najat Vallaud-Belkacem n’avait pas pu s’empêcher d’intervenir dans les programmes d’histoire – la mouture finale était arrivée à un compromis, une certaine souplesse dans les prescriptions respectant le principe des cycles d’apprentissage pour le primaire et le collège. Autrement dit, une plus grande liberté laissée aux enseignants pour faire progresser les élèves à leur rythme. Mais c’est cette autonomie, pourtant timide, des acteurs et des sujets de l’enseignement que Blanquer s’emploie à mettre à bas. Contrairement à ses affirmations fantaisistes selon lesquelles « la refonte des programmes aurait donné lieu à des résultats mitigés », les programmes en question, sur une période aussi courte, n’ont évidemment jamais été évalués ; et c’est sans doute la première fois dans l’histoire de l’EN qu’un ministre s’autorise à abroger des programmes officiels après une seule année d’application, alors que lui-même n’a ni légitimité ni compétences pour intervenir dans ce domaine. Quel « respect », quelle « confiance » Blanquer montre-t-il aux enseignants quand il fait de la provocation son élément préféré de communication ?

Les évaluations imposées à l’entrée du CP et en 6e relèvent d’une même logique. Bâclées, élaborées dans l’urgence, sans aucune validation sérieuse, loin de l’objectif officiel affiché de repérer les difficultés des élèves afin d’y remédier, elles relèvent en réalité d’une même logique de contrôle des enseignants et de leur pédagogie. Déconnectées des compétences habituelles d’élèves âgés de 6 ans, les évaluations de CP auront inévitablement des conséquences en amont sur les apprentissages en maternelle qui courent le risque d’être dénaturés par des prescriptions inadaptées, induisant des pédagogies normatives et répétitives dont le ministre est un défenseur zélé. Un ministre qui se confirme, comme un idéologue, un homme sous influence, celle d’un lobby ultra-réactionnaire, qui peut à juste titre voir dans Blanquer l’homme providentiel qui lui permettra d’arriver à ses fins. La multiplication des évaluations conçues de façon autoritaire et centralisée, loin du terrain, se découvre alors pour ce qu’elle est vraiment : une surveillance renforcée sur l’ensemble des activités, sur les élèves, sur les enseignants réduits au rôle de simples exécutants d’une politique fixée arbitrairement, à l’écart de toute concertation, par une autorité toute puissante.

Contrôle des programmes, de la pédagogie, de l’évaluation et même de la vie scolaire (cf l’interdiction des portables, un objet qui relève en toute logique du règlement intérieur de chaque école) : mais que reste-t-il dans ces conditions de l’autonomie des établissements, élément majeur de la communication ministérielle ? La réalité commence à se faire jour. Donner un droit de regard au chef d’établissement sur le choix des enseignants et le déroulement de leur carrière, comme Blanquer en a manifesté le souhait à plusieurs reprises, vise surtout à renforcer l’autorité centrale, la sienne, sur la marche de l’enseignement. Le chef d’établissement demeurant, par principe, un subordonné, le dernier échelon de la vertigineuse hiérarchie constitutive de la machine Education nationale, le choix des enseignants qui lui sera(it) concédé, loin de favoriser la responsabilisation des acteurs, une libération des initiatives du terrain, aura(it) en fait un effet contraire, mais un effet voulu : en érigeant l’obéissance comme principe de fonctionnement, le ministre se débarrassera(it) du même coup de l’indépendance dont jouit de fait le dernier échelon de la pyramide, celui des enseignants.

On laissera de côté pour aujourd’hui la question de savoir pourquoi, de leur côté, les enseignants font, pour beaucoup d’entre eux, si peu usage de cette indépendance…

 

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