Le retour au premier plan de la guerre française en Libye et de ses conséquences – déstabilisation de toute une partie du monde, guerre permanente, terrorisme – met un peu plus en lumière le côté irrationnel et scandaleux de la mise en accusation de l’école après les attentats de janvier 2015. Financement illicite et immoral de la campagne électorale de Sarkozy en 2007, complaisance des autorités françaises pour un dictateur, puis fuite en avant dans une opération militaire irresponsable mais approuvée par l’ensemble de la classe politique, des médias et par une large partie de l’opinion publique, toujours aveugle lorsque « nos soldats » sont engagés, même pour de mauvaises raisons, ce qui leur arrive le plus souvent. Même si cet épisode n’est pas à lui seul à l’origine des attentats terroristes qui ont touché la France à partir de 2015, il y est lié, bien davantage que les élèves, leur famille et les enseignants ciblés par le déchaînement politico-médiatique virulent – et purulent – organisé autour de l’école dans les premiers mois de l’année 2015.

De fait, dans les jours qui suivent les attentats parisiens des 7 et 9 janvier 2015, l’attention des médias, centrée dans un premier temps sur le versant policier de l’affaire, s’en détourne de façon très significative pour se focaliser sur l’école : en cause, les troubles mineurs remarqués dans un petit nombre d’établissements scolaires pendant la très officielle minute de silence demandée par le président de la république. Comme, dans le même temps, il se confirme que les auteurs des attentats avaient été, au moins en partie, scolarisés en France, il n’en faut pas davantage pour que la question du terrorisme ne change de nature, que le procès du terrorisme ne tourne au procès de l’école. Dans un contexte qui va rapidement prendre des allures de chasse aux sorcières, le système éducatif devient la cible de choix ; une mise en accusation d’autant plus facile à opérer qu’elle dispense d’avoir à poser d’autres questions, à établir d’autres responsabilités.

Trois jours après l’attentat contre l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, les politiques – toutes tendances confondues – règlent leurs comptes avec l’école.

Petite chronologie de l’après-Charlie à l’école.

- Le 12 janvier, Najat Vallaud-Belkacem réunit rue de Grenelle les anciens ministres de l’Education nationale, ses prédécesseurs. L’occasion, pour Chevènement (ministre de l’EN de 1984 à 1986), de ressortir ses vieilles rengaines : « l’essentiel c’est la transmission. Il faut apprendre à aimer la France à travers les grandes œuvres. Il faut rétablir le roman national. L’école n’a pas à refléter le miroitement de la société au jour le jour ». Pour Chevènement, le lien avec le terrorisme est évident. Opinion largement partagée.

- Le lendemain, devant les recteurs d’académie réunis en urgence, dans un discours très ambigu, la ministre trace la marche à suivre pour les mois qui viennent : si, d’un côté, elle évoque l’échec scolaire et les discriminations (le contexte social), de l’autre, les seules mesures annoncées relèvent de l’injonction autour de la république et de ses valeurs (mentionnées à 13 reprises dans son allocution) et la coercition, notamment la distribution dans les établissements d’un « livret opérationnel de prévention » (sic), kit de repérage de l’élève déviant.

- Dans cet ordre d’idées, le même jour, à l’Assemblée nationale, dans une charge d’une réelle violence contre l’école, accusée d’avoir « laissé passer trop de choses », un Premier ministre surexcité annonce qu’une quarantaine de situations avaient été transmises « aux services de police, de gendarmerie et aux parquets. » Parmi les terroristes potentiels, à Nice, un enfant de 8 ans, dénoncé par son directeur d’école, est conduit au commissariat pour « apologie de terrorisme » (sic), tandis qu’un professeur de philo de Poitiers (J.-F. Chazerans) est immédiatement suspendu de ses fonctions sur simple dénonciation d’un parent d’élève. On n’est jamais trop prudent…

- le 15 janvier, le Sénat demande la création d’une commission d’enquête, non pas sur les attentats en eux-mêmes, encore moins sur l’affaire libyenne mais sur la minute de silence règlementaire et la « perte des valeurs républicaines à l’école ».

- le 20 janvier, en visite dans un lycée agricole de Seine-et-Marne, NVB accompagne le Premier ministre dans une curieuse visite promotionnelle. En réponse à l’interrogation d’un lycéen se demandant si la France était vraiment « en guerre », Valls a pu délivrer son désormais célèbre message : « Votre génération doit s’habituer à vivre avec le danger du terrorisme (…) et les enseignants doivent le savoir. » Avant d’appeler les élèves « à un sursaut. Soyez davantage fiers d'être français, c'est vous qui représentez la France de demain ». Message bien compris par les élèves qui se lèvent alors pour chanter la Marseillaise. Contre le terrorisme ? Une jeunesse patriote et disciplinée.

- Le 21 janvier, en présentant ses vœux au monde éducatif, le président de la république ne dit pas autre chose : « [chaque fois que sera prononcé] un mot qui met en cause une valeur fondamentale de l'école et de la République, il y aura une réaction (…) tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l'autorité du maître ou du professeur fera l'objet d'un signalement au chef d'établissement. Aucun incident ne sera laissé sans suite. (…) C'est en faisant en sorte que l'autorité soit respectée, celle du maître, que nous pourrons aussi veiller à ce que les valeurs de la République soient partagées et renforcées ». Il faut dire que le terrain lui avait été préparé la veille par une déclaration du Parti socialiste affirmant qu’iI fallait « rendre à l’école sa mission première, la transmission des savoirs et des valeurs de la République … [par exemple] en recentrant les enseignements sur les matières qui créent un sentiment d’appartenance à la République et à la communauté nationale. »

Dans la foulée, la stigmatisation de l’école, sa mise en cause dans les attentats terroristes devaient trouver leur expression la plus synthétique dans la bouche de Brighelli, un pamphlétaire d’extrême-droite enseignant à ses moments perdus, avec la finesse qui est sa marque de fabrique : « Les terroristes islamistes qui ont frappé en France depuis deux ans sont les purs produits d'un système scolaire à la dérive (…) Au total, les jeunes gens […]  sont les produits du système scolaire dans ce qu'il a de plus typique : une maîtrise partielle de la langue, une tendance aux clichés, une culture nulle. » Pour ridicule que soit l’argumentaire, il est très proche de celui développé par le président du Sénat, Gérard Larcher qui incrimine, quant à lui, « les pédagogies constructivistes qui ont pris le pouvoir de l’enseignement » … et qui, par conséquence, sont donc directement responsables du terrorisme.

Affolée par les attentats, l’opinion publique a donc trouvé son coupable dans une sorte de catharsis dûment contrôlée par des politiciens malhonnêtes et des médias prédisposés par une longue tradition de stigmatisation de l’école : depuis janvier 2015, le thème de la « faillite de l’école », accompagnant presque systématiquement toute évocation du terrorisme, dispense d’avoir à se poser d’autres questions autrement plus pertinentes mais tellement dérangeantes pour nos dirigeants. Deux ans et demi plus tard, alors que l’affaire libyenne revient sur le devant de la scène, mettant en cause finalement, au-delà de Sarkozy, tout un régime politique et les citoyens qui massivement le cautionnent, la manie de faire de l’école le bouc émissaire de tous les maux de la société en dit sans doute davantage sur la société elle-même que sur son école.

 

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