Encore un entretien à la brosse à reluire avec Blanquer. Cette fois-ci, c’est la Tribune qui s’y colle par l’intermédiaire d’un journaliste aussi pugnace que Delahousse l’autre soir face à Macron. Sûr de ne pas être démenti, Blanquer n’avait plus qu’à dérouler ses contre-vérités comme des perles.

A la question – audacieuse – sur « le moral des troupes » à l’arrivée de Blanquer au ministère (une arrivée qui est plutôt un retour pour quelqu’un qui y a déjà passé de longues années comme directeur adjoint au cabinet de de Robien, puis comme DGESCO. Mais un journaliste ne peut pas tout savoir…), le ministre répond : « J'ai trouvé des acteurs qui étaient lassés des réformes perpétuelles de l'école… »  Un sentiment tellement bien pris en compte par le ministre qu’il n’a pas trouvé mieux, depuis sa prise de fonction, que de réformer la dernière réforme en date, au demeurant jamais évaluée.

Après toutefois avoir pris soin de souligner qu’il fallait « responsabiliser les acteurs » - c’est bien vrai que les profs sont des irresponsables, surtout ceux qui prétendent organiser des formations antiracistes – Blanquer place son action sous le signe de la confiance : « l'école a besoin de confiance et de se vivre comme une communauté », ajoutant : « pour se réformer (tiens, les profs ne sont donc plus lassés des réformes perpétuelles ?), il faut s’appuyer sur les professeurs. » Les enseignants qui, jusqu’à présent, ont subi le flot d’annonces ministérielles sans jamais être consultés, apprécieront à sa juste mesure la conception que Blanquer se fait de la « confiance ». Tout spécialement ceux de Sud Education contre lesquels Blanquer a annoncé son intention de porte plainte. En toute confiance, bien sûr.

Pour justifier son action - car il agit - Blanquer explique : « Quand je propose une réforme (malgré la lassitude des profs pour les réformes perpétuelles), c'est en prenant en compte ce qui a fonctionné. » Signe d’une mauvaise maîtrise de la langue, d’une bonne dose de mauvaise foi ou d’une réelle arrogance, le ministre confond ici manifestement « proposer » et « imposer », l’administration tout entière, les services, les bureaux se voyant assigner comme mission la mise en œuvre dans l’urgence du dernier caprice du chef.  Quant à la justification de « prendre en compte ce qui fonctionne », constamment mise en avant par ce fervent défenseur d’une approche scientifique et pragmatique, on peine à en trouver trace dans des mesures comme la suppression d’une demi-journée d’école hebdomadaire en primaire (cas unique en Europe), le renforcement du redoublement (cas quasi unique en Europe), le rétablissement de filières en collège, la dictée quotidienne pour apprendre à lire au CP, le manuel de lecture officiel ou recommandé (du jamais vu dans l’histoire de l’école), les Fables de la Fontaine comme lecture de vacances ou encore l’interdiction des portables.  « Passer pour un « passéiste » - ajoute-t-il - quand on parle de ce qui existait avant, c'est absurde et caricatural. » Mais quand toute la philosophie du ministre s’inspire du passé et qu’aucune mesure nouvelle n’est à mettre à son actif, que ses premières cibles en tant que ministre et l’objet de dénonciations maladives ont été les « pédagogistes » ou une imaginaire méthode globale de lecture, quand il recycle le thème éculé de l’uniforme scolaire, il faut convenir que « passéiste » n’est ici ni absurde ni caricatural. « Je regrette surtout que le débat se pose, trop souvent, en des termes simplistes. » Oui, cette phrase est bien de Blanquer…

« Nous voulons travailler en nous appuyant sur un conseil scientifique, pour placer des choix à la lumière des connaissances et des découvertes scientifiques récentes ». Un conseil scientifique placé sous la direction de S. Dehaene, un éminent spécialiste de psychologie cognitive comportementale au Collège de France. Mais qui n’a jamais mis les pieds dans une salle de classe. Les enseignants, qui, donc, ont toute la confiance du ministre, seront priés, eux, de faire confiance, afin que « la France redevienne un modèle scolaire à l’échelle mondiale ». Blanquer ne précise pas quand la France fut un modèle scolaire mais, de toute façon, il n’est pas passéiste.

Dans la foulée, l’homme qui compatit à la lassitude des enseignants pour les « réformes perpétuelles », annonce une foultitude d’autres réformes (perpétuelles) du bac, de l’accès à l’enseignement supérieur, de l’apprentissage. Pas un mot en revanche, sur la seule réforme qui pourrait effectivement faire bouger les choses : celle de l’administration centrale de l’EN, de son fonctionnement pyramidal et autoritaire qui réduit les profs au rôle de simples exécutants des volontés du patron.

Mais peut-être, après tout, certains profs aiment-ils cela.

Quelques jours avant cet entretien, Blanquer pouvait se proclamer avec superbe comme le ministre « le plus social et le plus progressiste » qu’on n’ait jamais connu. Pas moins. En réalité, ce qu’illustre cette frénésie communicative, c’est avec quelle facilité l’appareil médiatique peut se laisser subvertir (il est vrai qu’il est consentant) par un message politique qui ne paraît solide que parce qu’on évite de le questionner. Un minimum d’esprit critique, de distanciation suffirait à en montrer la véritable nature tout en dégonflant comme une baudruche un ministre qui doit principalement sa place dans l’opinion publique à la complaisance qu’on lui manifeste.

 

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