Un service militaire obligatoire et universel d’un mois ? Au départ, un projet ubuesque et totalitaire, totalitaire dans son principe, ubuesque dans ses modalités pratiques. En cours de route, le projet Macron de rétablir le service militaire, depuis quelques mois aux mains de l’Assemblée nationale, contraint par des réalités budgétaires, vise toujours le même objectif.

Dans sa première version, pendant la campagne électorale, le principe retenu était celui d’un encasernement général de 600 000 jeunes d’une même génération, entre 18 et 21 ans, sur une durée d’un mois. Objectif affiché : « l’inculcation de la discipline, de l’autorité, des priorités stratégiques de la France (…), des activités physiques et sportives pour permettre la cohésion » (Serge Lepeltier, conseiller de Macron). Pendant un mois, donc, les jeunes qui, au cours de leur quinzaine d’années de scolarité, n’ont manifestement acquis aucune notion de discipline, d’autorité, de cohésion, se les verraient miraculeusement transmettre par la magie du verbe de l’adjudant. Prodige de la discipline militaire… Il s’agirait également de détecter les difficultés en lecture (ce que font normalement les enseignants de CP…) mais surtout de « faciliter l’accès aux métiers de la défense ». Aux yeux des promoteurs, les questions pratiques ne semblent soulever aucun obstacle insurmontable : si les infrastructures militaires existantes devaient s’avérer insuffisantes, cas le plus probable, on pourrait toujours faire appel aux internats des lycées ou aux résidences du CROUS inoccupées pendant l’été. A ce stade, la réquisition des bacs à sable des maternelles (par exemple pour s’entrainer à la guerre de tranchées) n’a pas été envisagée. Bien sûr, comme c’est toujours le cas lorsqu’il s’agit de l’armée on ne regardera pas à la dépense : 15 à 20 milliards d’euros pour les infrastructures, un budget annuel de fonctionnement estimé à 2 ou 3 milliards d’euros, la dépense totale s’élevant à 30 milliards d’euros pour la durée du quinquennat, étant entendu par ailleurs que cette somme ne serait pas prélevée sur le budget des armées (à titre d’information, 36 milliards d’euros pour la seule année 2018) mais, en toute logique, sur ceux de l’éducation, de la santé, de la recherche, de l’environnement, considérés comme secondaires par rapport à cet objectif grandiose : mettre au pas pendant un mois, toute la jeunesse du pays.

L’ivresse électorale passée, les parlementaires se sont mis au travail pour donner corps au projet, plus spécialement les membres de la commission de la défense nationale dont le rapport, finalisé à la fin du mois, laisse percer, avec un réel scepticisme sur la faisabilité et le coût du projet, de solides illusions et des intentions pour le moins discutables.

La nouvelle mouture ne concernerait plus la tranche d’âge 18-21 ans, mais les élèves âgés de 10 à 16 ans, jugés sans doute plus réceptifs, plus « malléables » comme le souhaitait un ancien ministre de la défense. Dans une première étape, en milieu scolaire, une semaine serait consacrée à la défense (déjà dans les programmes scolaires), aux gestes qui sauvent (déjà dans les programmes scolaires), aux droits et devoirs (déjà dans les programmes scolaires), à la mémoire (déjà dans les programmes scolaires). Une seconde étape, aux contours encore mal définis, consisterait en une « semaine d’immersion » dans des associations œuvrant à la mixité sociale. Une semaine de mixité sociale dans une système scolaire discriminatif et sélectif ? Cherchez l’erreur. Enfin, une dernière phase, en fin de seconde, verrait l’élève recevoir un « passeport citoyen » dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il permettrait à son heureux détenteur de s’inscrire à moindre coût au permis de conduire.

Bref, si le projet parlementaire se différencie sensiblement de l’intention initiale, il n’en conserve pas moins une marque d’origine révélatrice de l’intention des auteurs. Remarquons d’emblée que si le service envisagé perd une partie de sa dimension purement militaire, son organisation s’est vue confiée à la commission de la défense nationale là où celle des affaires sociales paraissait a priori plus légitime. Pire même : il est prévu que les parlementaires remettent leur rapport à « une commission indépendante de haut niveau » (sic), … nommée par l’armée. Autrement dit, dans la définition d’un service obligatoire, à vocation universelle, l’armée reste le maître d’œuvre, s’arrogeant, en matière de citoyenneté, des compétences qui ne sont pas de son ressort, entretenant par là une confusion des genres et des valeurs plus qu’ambiguë. De fait, on n’est guère surpris de voir le projet s’appuyer sur l’éducation à la défense qui a permis à l’armée, depuis 1982, de se faire dans les programmes scolaires et le cursus des élèves, une place exorbitante et peu légitime. Selon les termes du dernier protocole signé entre l’Education et la Défense, l’éducation à la défense « vise à faire comprendre [aux élèves] que les militaires servent la Nation […]. Pour remplir pleinement ces missions, les militaires ont besoin du soutien de l’ensemble de la Nation. » Un véritable endoctrinement, peu propice à l’émergence d’un regard critique sur des questions où le libre arbitre et la confrontation des idées devraient être la règle.

Dans l’ébauche retenue par les députés, la confusion entretenue entre « défense » et « sécurité », gestes qui sauvent, droits et devoirs, aboutit en fait à une militarisation de l’engagement civique, à une corruption des notions de citoyenneté, de solidarité, de cohésion sociale, toutes choses qui, dans leur principe, ne relèvent pas d’une défense militaire ou guerrière. Et de la même manière, la référence insistante des députés à la « mémoire », comprise comme un devoir civique – l’improbable devoir de mémoire – renforce en réalité l’instrumentalisation de l’histoire dans un sens patriotique et militaire comme le montrent par exemple la commémoration de la Première guerre mondiale en milieu scolaire ou encore les récurrentes déplorations autour du roman national perdu.

 

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