Les enseignants des académies d’Aix-Marseille et de Nice sont invités à participer au colloque organisé le 6 février prochain par leur hiérarchie, le ministère de la Défense et l’IHEDN (Institut des hautes études de la Défense nationale), colloque intitulé « Tous acteurs de la défense ».

A l’exception d’un professeur d’histoire-géographie appelé à la rescousse pour faire diversion, les intervenants ne se signalent pas a priori par leurs titres ou leurs compétences en matière éducative : après l’accueil café et l’allocution des recteurs et du général de division « commandant la zone de défense et de sécurité sud » (c’est son titre), les participants pourront tirer profit de martiaux exposés délivrés par un capitaine de vaisseau « officier de cohérence opérationnelle du domaine Cyber », un « général adjoint engagements, ZDS Sud », le préfet de police des Bouches-du-Rhône,  le général de corps d’armée commandant la région de gendarmerie. Un civil, quand même, ou presque, en la personne de Tristan Lecoq, inspecteur général de l’EN, « chargé des relations avec le ministère des armées, de l’enseignement de la défense et de la sécurité nationale et de l’enseignement de la mer », capitaine de vaisseau de réserve à ses moments perdus. Ce même IGEN a été élu, il y a peu, à l’académie de Marine au fauteuil de l’amiral Lanxade, un ancien chef d’état-major des armées, qui, en 2008, lors d’un sommet de l’OTAN, s’était signalé en préconisant l’emploi « préventif » de la bombe atomique. Histoire, sans doute, de tester la réaction des populations carbonisées, vitrifiées, atomisées… Un grand humaniste, donc, dont la pensée et les idéaux ne manqueront pas d’inspirer ce colloque destiné aux enseignants et aux éducateurs. Car il s’agit bien d’une formation organisée par l’Education nationale…

En service commandé, le DASEN du Vaucluse (directeur académique des services de l’EN) expose sa philosophie de l’histoire et fixe les objectifs : « Au cours de son histoire, la France a dû combattre des nombreux ennemis qui cherchaient à envahir ou à rogner son territoire. Elle a toujours trouvé des forces vives pour la défendre. Les conflits se sont éloignés de notre pays et l’on pouvait se croire en paix (…) Depuis le 7 janvier 2015, l’ennemi a changé de visage ; la vague d’attentats, les agressions des policiers ou des militaires font émerger une menace issue de l’étranger et/ou de l’intérieur même du pays (…) qui visent à déstabiliser l’ordre établi et les valeurs de la République (…) Le devoir de protection incombant à l’Etat ne doit pas faire oublier l’engagement de chaque citoyen dans la défense d’un territoire dont les limites évoluent (…) »

La France éternellement menacée par ses voisins, des policiers agressés, l’ennemi intérieur, les valeurs de la république, la défense du territoire qui nécessite l’engagement de chacun : autant de poncifs, d’amalgames qui déclinent tous les ingrédients de l’éducation à la défense, au programme obligatoire des élèves et des enseignants, sans pratiquement jamais être remise en cause, comme quelque chose qui irait de soi. Une vision officielle et caricaturale de l’histoire (la France a bien plus souvent menacé ses voisins qu’elle n’a été menacée par eux, ses interventions insistantes en Afrique peuvent difficilement être considérées comme la réponse légitime à une menace), une représentation policière de la sécurité (l’ennemi intérieur), une injonction clairement identitaire à se retrouver dans une communauté qui ne saurait être que nationale : le colloque organisé par les deux académies tient plus de l’endoctrinement, du bourrage de crâne que de la formation d’adultes, à charge, pour ces derniers, de transmettre la bonne parole aux élèves.

Tout comme les programmes officiels, le socle commun (2015), a beau mettre en avant l’objectif de « juger par soi-même » ou encore « l’acquisition d’un esprit critique », cette finalité est ici balayée par les indéboulonnables et viriles certitudes de l’éducation à la défense. Sur des questions aussi fondamentales que la guerre et la paix, la violence et la non-violence, ou encore les identités collectives, l’éducation à la défense, parce qu’elle est confiée exclusivement à l’armée (avec le support de l’IHEDN, ce qui revient au même) ne respecte pas la plus élémentaire liberté de conscience, faisant le choix d’une morale d’état imposée sans débat, sans confrontation des points de vue, avec la brutalité et l’absence de scrupules d’une administration dont chaque échelon semble ne trouver de sens que dans l’application béate  des consignes venues d’en haut.

En décembre dernier, une formation anti-raciste proposée par un syndicat déclenchait une polémique hystérique ; Blanquer annonçait un dépôt de plainte contre les organisateurs (Sud Education). Pas à une contradiction près, c’est aujourd’hui l’Education nationale qui organise à destination des enseignants un stage bien peu conforme avec ce qui devrait être sa mission éducative.

 

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