Son inlassable activité d'historienne, d'enseignante, ses travaux montrent qu'elle avait vu juste avant tout le monde. Suzanne Citron : il est toujours temps de la lire, de la relire, de la faire reconnaître.

Extraits :

 « Notre histoire nationale est le résultat d’un empilement de textes et d’un emboitement d’interprétations visant à la louange du pouvoir en place. La mémoire franque a célébré Clovis et Charlemagne  confondus dans une même lignée de saints rois, oints de Dieu. Les Capétiens se sont approprié cette mémoire (…) De cette « matière » de France émergea, dans l’imaginaire des élites à partir du XIVe siècle, l’idée d’une « nation » France. Avec la Révolution, le Tiers-état bourgeois prend le pouvoir au nom de la « nation » et le corps des représentants se substitue au roi. L’historiographie enregistre cette mutation sans se modifier : elle demeure l’histoire des rois, l’histoire de l’Etat, elle devient celle de la nation par le subterfuge des Gaulois, ancêtres du « peuple », garants d’une mythique origine commune et d’une homogénéité ethnique et culturelle, fondement de l’identité nationale. La Révolution, en outre, confère une valeur transcendantale à cette identité : la France est le pays qui a apporté la liberté au monde. L’école républicaine sacralise cette vision du passé.

La société française est confrontée aujourd’hui à trois questions majeures qui relèvent de la représentation d’elle-même que lui donne l’histoire.

- La nature et le rythme des immigrations des trois dernières décennies, mais aussi, prenons garde de ne pas l’oublier, la construction de la Communauté européenne, mettent en jeu l’imaginaire national par la coexistence de cultures différentes et par les nouvelles fusions qu’engendre la « pluri-culturalité » en France et en Europe.

- Par l’Islam, le religieux fait intrusion dans la société civile sous une forme inconnue ou plutôt méconnue de la laïcité républicaine. Des intégrismes pointent ici et là, pas seulement dans certains milieux musulmans mais aussi dans tel courant du judaïsme, dans la mouvance d Mgr Lefèvre, dans l’emprise des sectes. Comment réagira la société laïque ?

- Les rapports entre l’Etat et la société civile sont incertains et confus lorsqu’un « libéralisme sans rivage et le nationalisme le plus hexagonal se joignent dans une même profession de foi.

Face à ces perplexités, les repères d’identité hérités de l’histoire ne permettent plus de nous tourner vers l’avenir. D’où le refuge illusoire dans les célébrations festives du passé.

Le discours frileux ou méchant de ceux qui voudraient nous convaincre que nous sommes menacés de « disparaître » sous la vague des nouvelles « invasions » ne débouche sur aucun futur, mais il se réclame de stéréotypes que l’histoire républicaine a diffusés : origine gauloise, France éternelle défendue à Poitiers par Charles Martel, nation supérieure à toute autre (« la nationalité française se mérite » ) … Le modèle d’assimilation que nous offrait cette histoire est devenu inopérant (…). Notre schéma de la laïcité devra être repensé s’il veut prendre en compte les aspirations et les cultures religieuses.  Les missions de l’Etat seront cernées et clairement affirmées quand on cessera de confondre l’Etat et la nation. »

En 1987, lorsque, après un questionnement minutieux et érudit sur l’histoire de France et son enseignement, Suzanne Citron concluait par ces lignes son « Mythe national, l’histoire de France en question » (les Editions ouvrières), elle avait 30 ans d’avance. Suzanne Citron vient de disparaître. Reste son travail, précurseur et tellement prémonitoire, qui prend un relief tout particulier dans le contexte de repli identitaire actuel. Dans la dernière édition de l’ouvrage (1), Suzanne Citron, historienne et enseignante, qui a toujours placé l’éducation au cœur de ses préoccupations, insiste sur la nécessité d’« inventer une francité plurielle, métissée, généreuse, responsable. Dans une Europe à refonder et un monde à préserver du chaos, un autre modèle républicain, une nouvelle culture politique de la participation, de la transparence, de l’initiative et de la fraternité sont à promouvoir. Repenser les modalités de prescription de l’enseignement de l’histoire dans un système scolaire souple et décentralisé, est-ce un rêve fou, politiquement incorrect, ou une piste à saisir pour un nouveau regard sur la complexité ? »

Reste sa vie, ses engagements. Mais on peut lui laisser la parole (2).

 

(1) - Suzanne CITRON, « Le mythe national, l’histoire de France revisitée », Les Editions de l’Atelier, Editions ouvrières, Paris, 2017.

(2) – Suzanne CITRON, « Mes lignes de démarcation, Croyances, utopies, engagements » Syllepse, Paris, 2003.

 

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