Avoir à polémiquer aussi rapidement paraîtra sans doute un peu indécent. Mais la réaction de Najat Vallaud-Belkacem à la mort de Suzanne Citron appartient au registre, familier aux politiques, de la récupération. Car reprendre à son compte la critique du roman national scolaire quand on a soi-même, comme ministre, contribué à le renforcer, n’est ni crédible ni honnête.

Pour l’ancienne ministre de l’EN, « enseignement de l’histoire, déconstruction du mythe du « roman national », démocratisation de l’Ecole... ce soir nous avons perdu en la personne de Suzanne Citron une immense historienne, une femme que j’admirais profondément. » (NVB, sur Twitter, 22/01/2018)

Pour apprécier à sa juste valeur cet hommage posthume de NVB, il faut remonter au printemps 2015, dans ce contexte irrationnel qui avait suivi les attentats de janvier. En cause, l’école et tout spécialement l’enseignement de l’histoire qui auraient fait perdre aux jeunes Français leurs repères (nécessairement nationaux) et leurs racines (nécessairement nationales). Ce dont les élèves avaient impérativement besoin, c’était d’abord d’une cure de patriotisme qui leur ferait retrouver comme par miracle leurs repères et leurs racines. Une cure qui devrait passer par l’enseignement de l’histoire. Or, il se trouve qu’au même moment le Conseil supérieur des programmes (CSP) travaille à la rédaction des nouveaux programmes… « en toute indépendance ». Une indépendance toute relative qui voit la ministre faire part avec insistance et à plusieurs reprises de ses conceptions en la matière :

« L’enjeu essentiel [de l’enseignement de l’histoire] est la transmission de notre histoire commune et du récit national » (24/04/2015) (…) « il faut revenir à la chronologie pour permettre aux élèves d'acquérir des repères temporels solides. Ensuite, il faut y mettre ce qui fonde l'identité de la France […] L'enseignement de l'histoire doit bien être un récit qui raconte notre appartenance à la communauté nationale, pas seulement une succession de dates. » (11/05/2015)

Le président de la république, en phase avec la totalité de la classe politique avait d’ailleurs tenu à baliser le terrain, en affirmant que l’histoire scolaire avait d’abord pour mission de « rappeler les heures glorieuses de notre passé. » (11/05/2015). Le Premier ministre, avec la finesse et le sens de la mesure qu’on lui connaît, ne disait d’ailleurs pas autre chose : « il faut comprendre notre propre histoire, d'où nous venons, nos valeurs, notre identité. La France a été un immense pays parce qu'elle a toujours su parler de sa propre histoire. Oui, il faut apprendre à aimer, lucidement, mais à aimer, qui nous sommes et d'où nous venons. » (02/2015)

La première mouture des programmes s’écartant (bien peu d’ailleurs, pour les programmes d’histoire) de la volonté du prince, la ministre demandait au CSP de revoir sa copie : « Car c’est bien sur l’Histoire de France qu’il faut faire porter l’essentiel de notre effort. (…) C’est pourquoi la compréhension de notre histoire nationale, centrale dans le primaire, est le fil conducteur des programmes au collège, l’Europe et le reste du monde étant abordés à partir des influences réciproques entre eux et notre pays. »  (Lettre de mission au CSP, 01/07/2015). Le CSP s’exécutant (en toute indépendance…), NVB pouvait alors se féliciter de ce que « les programmes d’histoire [aient] été retravaillés pour n’éluder aucun sujet fondamental, en faisant de l’histoire de France le cœur des enseignements de l’école élémentaire » (Présentation des programmes, 18/09/2015).

Et de fait, en cycle 3, l’enseignement de l’histoire retrouve le parfum suranné du roman national, qui n’avait d’ailleurs jamais disparu, organisé autour d’une chronologie étroitement politique et d’une galerie de portraits poussiéreuse. Ils sont tous là : les Gaulois, Clovis, les Mérovingiens, Charlemagne, Louis IX, François Ier, Henri IV, Louis XIV etc, s’affichant comme « repères » incontournables pour les enfants du 21e siècle.  

Quelques mois plus tard, dans le cadre de la campagne présidentielle, face à Fillon qui affirmait vouloir faire réécrire les programmes d’histoire dans un sens encore plus national, elle pouvait alors fièrement répondre que ce n’était plus nécessaire… « les petits Français ont une conception très classique du récit national, très chronologique, avec les Rois de France, les dates, les lieux, les grandes guerres… La même que la vôtre, la même que tout le monde : c’est une histoire qui nous est commune sur toutes les générations. Et c’est une histoire qui, quelles que soient les origines de ces enfants, donne à aimer à chacun la Nation, la République, et ce qui fait l’unité, la cohésion et l’identité de la France. » (25/11/2016)

Renforcement de l’histoire nationale, mémoire historique vidée de son sens au profit de commémorations patriotiques et militaires, « année de la Marseillaise », éducation civique parasitée par un amalgame récurrent entre citoyen et nationalité, renforcement de l’éducation à la défense. De fait, ces dernières années, la mise au premier plan des questions identitaires n’aura pas épargné l’école.

Najat Vallaud-Belkacem aurait dû lire Suzanne Citron plus attentivement.

 

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