Dans un rapport rendu au ministre de l’Education nationale (30/01/2018), le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse (COJ) donne son avis sur le projet de service national universel que Macron voudrait imposer à l’ensemble d’une classe d’âge. En dépit des précautions oratoires, le COJ – où les représentants des organisations de jeunesse sont noyés dans la masse des institutionnels – ne fait guère preuve d’esprit critique.

Brassage social à l’école ou à la caserne ?

Si le Conseil se retrouve majoritairement pour recommander un service national non obligatoire, au sens de « ouvert à tous les jeunes de manière volontaire », c’est aussitôt pour préciser que « si néanmoins le caractère obligatoire du service national devait être retenu, il conviendrait alors de veiller à garantir une mixité sociale effective et à éviter la multiplication des dérogations ». De fait, à aucun moment, le COJ ne remet en cause le postulat de « mixité sociale », élément majeur de la propagande gouvernementale et surtout véritable arnaque tendant à faire croire que quelques jours ou quelques semaines passées en commun (ce qui d’ailleurs ne veut rien dire) suffiraient pour contrebalancer les tares d’une société radicalement inégalitaire. 13 ans de différence dans l’espérance de vie des plus riches et des plus pauvres : pas de quoi troubler la bonne conscience des zélateurs du « brassage social », les mêmes qui voyaient dans la conscription la forme la plus achevée de l’égalité là où il n’y avait qu’uniformité de façade. C’est oublier également un peu vite qu’arrivés à 18 ans, les jeunes ont déjà derrière eux une quinzaine d’années passées en commun dans les établissements scolaires. C’est à l’école qu’ils ont appris à vivre ensemble, à respecter des règles de vie commune (au moins autant que leurs aînés qui s’en affranchissent sans mauvaise conscience). On a un peu trop tendance à oublier que 13 millions d’élèves forment en eux-mêmes société, sont une partie de la société au même titre que n’importe quelle autre classe d’âge et que l’école – malgré tous ses défauts – reste quand même un lieu d’éducation nettement préférable à la caserne (1). Mais tout cela n’effleure pas le COJ. Le Conseil a beau affirmer que « le SNU (service national universel) ne doit pas être le cadre d’enseignements formels mais l’occasion de faire l’expérience du débat, de la confrontation d’idées, de la prise de parole et de responsabilité, etc », cette approche reste, par principe, celle de l’école même si celle-ci, est loin de la mettre en œuvre dans sa pratique quotidienne.

Un moment de lucidité, néanmoins, sur le coût de l’initiative : « Si la fourchette haute avançant un coût autour de 30 milliards d’euros (coûts d’investissement et de fonctionnement sur plusieurs années) devait être confirmée, le rapport coût/bénéfices de ce dispositif apparaîtrait disproportionné aux membres du COJ au regard des priorités des politiques de jeunesse. » 30 milliards rien que pour mettre au pas une classe d’âge pendant quelques semaines : la citoyenneté à la française perd la tête…

Service national contre objection de conscience

Plus ennuyeux, le COJ ne remet pas en question la dimension militaire de cette période, comme si elle allait de soi. Une dimension présente, plus ou moins étendue selon les quatre options retenues par le rapport. Entre le premier scénario, qui serait comme un simple prolongement de l’actuelle JDC et le quatrième, un véritable service militaire d’un mois (à l’exception d’un scénario 2 laissant un choix aux jeunes concernés), à aucun moment ne perce une interrogation sur la légitimité d’une obligation imposée à tous d’apprendre à tuer ou à se faire tuer sur ordre. Car c’est bien la finalité de l’armée. En abaissant à 16 ans l’âge de ce service, comme le souhaitent certains conseillers, la France rentrerait dans la sinistre galerie des pays qui forment des enfants-soldats. Avec la meilleure conscience du monde.

Très significatif de cette dérive militariste, le « point de vigilance », mis en avant pour cette option : « La formation militaire prévue suppose une sélection préalable des jeunes, sauf à prendre des risques dans un contexte d’exigences de sécurité élevé. Elle augmente de fait les cas d’inaptitude physique. » Ainsi, pour le Conseil, seules « des exigences de sécurité » ou « d’inaptitude physique » seraient à prendre en considération face à une exigence imposée à tous d’utiliser une arme ? C’est faire peu de cas d’une liberté fondamentale – la liberté de conscience – reconnue par un statut, celui d’objecteur de conscience, un statut qui n’a pas disparu avec la « suspension » du service militaire par Chirac en 1997 et qui conserve toute sa pertinence dans un pays qui persiste à sacraliser l’armée, à la tenir à l’écart de tout questionnement, de toute remise en cause. Après le combat épique de Louis Lecoin (1888-1871) pour imposer à De Gaulle la reconnaissance du droit à l’objection de conscience (1963), la négation de ce droit constituerait une véritable régression morale et politique. Mais n’est-ce pas déjà en partie le cas avec l’éducation à la défense, qui impose à chaque élève une vérité, une morale officielles là où le libre examen devrait être la règle.

Reste néanmoins une raison d’espérer : selon les auteurs du rapport, trois des scénarios retenus, les plus militarisés, ont « un caractère obligatoire peu acceptable pour le jeunes », une mention sans doute en rapport avec les débats internes au COJ où divers mouvements de jeunesse sont représentés. Le moment venu, il faudra bien que les premiers concernés se fassent entendre. Il ne faut pas compter sur leurs aînés pour le faire à leur place.

 

(1) – « Le seul endroit où l’intégration soit réellement efficace et doit avoir lieu, c’est l’école » : si même Chirac l’a dit (1996)…

 

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