« Détrousseurs de cadavres et imposteurs » : l’expression, utilisée par Dalton Trumbo pour désigner ceux qui exploitent à des fins personnelles les millions de victimes de la Première guerre mondiale, s’applique incontestablement à l’instrumentalisation de la mort d’un gendarme en service non commandé – il n’a pas obéi aux ordres – dans un attentat terroriste. Médias hystériques, politiciens déchaînés, de Mélenchon à Le Pen, tous communiant sans vergogne dans une émotion de façade dont les ressorts profonds n’ont guère à voir avec la nature de l’événement.

Dans cette mise en scène éhontée, le ministre de l’Education nationale ne pouvait évidemment demeurer à l’écart. Par un message adressé aux établissements scolaires, il appelle personnels et élèves à participer à l’hommage national rendu au gendarme, à « se recueillir ». Mais se recueillir sur quoi, rendre hommage à quoi ? Au courage personnel d’un homme qui a sacrifié sa vie pour protéger celle des autres ? Qui a fait le choix d’obéir à sa conscience personnelle plutôt qu’au règlement de gendarmerie ? Qui, comme le suggère son confesseur, a fait passer sa foi religieuse avant on ne sait trop quelle vertu civique ? Trop facile de faire parler les morts. Et Blanquer n’y manque pourtant pas, pour qui « l’acte héroïque du colonel Arnaud Beltrame […] vient rappeler notre appartenance à un ensemble qui nous dépasse : la Nation. Cela nous invite à réfléchir aux notions de courage, de dépassement de soi et de citoyenneté au XXIe siècle. Ce moment d’hommage sera également l’occasion de rappeler le rôle des forces de sécurité au service des Français.» Autrement dit, pour le ministre, c’est à la nation, à la république, aux forces de l’ordre que les établissements scolaires devront rendre hommage.

Récupération sordide de la mort d’un homme par un ministre qui met toute son administration au service d’un détournement de mémoire. Car pourquoi le sacrifice individuel d’un gendarme devrait-il être l’occasion d’un hommage à un régime politique ou à des forces de sécurité qui n’en méritent pas tant ? Cet hommage public, loin d’être une marque de gratitude, de reconnaissance pour un acte de courage personnel est d’abord un hommage à un ordre public, aux détenteurs du pouvoir qui l’incarnent, une manière, également, de surveiller les déviants. A l’école, tout spécialement, où, en janvier 2015, l’organisation d’une minute de silence après l’attentat contre Charlie, avait été instrumentalisée, détournée de son objet affiché dans une traque maladive des élèves qui ne se reconnaissaient pas dans un rituel à la fois futile et forcé. Cet épisode avait marqué le point de départ d’une violente campagne de stigmatisation, non seulement des élèves « issus de l’immigration », comme on persiste à les présenter, mais de tout un système éducatif accusé d’avoir failli à sa mission d’intégration, une intégration conçue comme l’adhésion béate à une identité nationale obligée, à un ordre politique miraculeusement paré de toutes les vertus. Pensez donc : dans les rues, on allait même jusqu’à applaudir les policiers sur leur passage… Trois ans plus tard, on en est toujours là : comme dans l’après Charlie, l’Education nationale répond à un attentat terroriste par l’injonction ministérielle, la manipulation, l’intimidation également, car au sein même des établissements, élèves et personnels seront évidemment surveillés. Bonne tenue exigée de tous.

Ici, ce n’est pas une affaire d’émotion. Blanquer est-il particulièrement ému par la mort d’un gendarme ? Evidemment non, pas davantage que ses collègues du gouvernement, que les politiciens engagés dans une surenchère sans fin ou encore que les médias racoleurs et surexcités. Au garde-à-vous devant un cercueil, symboles nationaux en arrière-plan, ils se font d’abord plaisir à eux-mêmes et entretiennent leur fonds de commerce. Finalement, pour ce petit monde, le terrorisme serait presque une bénédiction. Et si, dans les écoles, des élèves se sentent, eux, émus au fond d’eux-mêmes, qu’on les laisse alors s’exprimer avec leurs mots à eux, sans chercher à les embrouiller avec des considérations indécentes.

 

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