A 21 ans, une main arrachée. A 21 ans, une vie fichue en l’air. Certes, on entend déjà les objections des honnêtes gens, des bonnes consciences : mais que faisait-il là (un peu comme si je venais squatter votre salon, pour reprendre l’analogie assez sordide du président) ? Pourquoi n’a-t-il pas obéi aux injonctions des policiers ? Qu’avait-il besoin de se baisser pour ramasser une grenade ? N’est-il pas temps de restaurer l’état de droit ? De libérer la ZAD de ses occupants illégaux ? Etc etc. Autant de questions qui permettent de passer à côté de la seule qui mérite d’être posée : comment se fait-il qu’aujourd’hui en France, le fait de manifester, de descendre dans la rue (ou dans le bocage) expose au risque de se faire déchiqueter, de se faire tuer (Rémi Fraisse n’est plus là pour le confirmer), le plus légalement du monde, par les forces de l’ordre légales d’un régime politique légal ? De fait, les policiers incriminés sont rarement poursuivis, quoiqu’ils fassent, encore plus rarement condamnés et les donneurs d’ordre jamais. Pour ces derniers, leur forfait leur vaut même souvent un gain de popularité ou quelques points dans les sondages.

A NDDL, l’accident dont la victime est un étudiant qui passait là presque par hasard n’est pas une bavure, un malheureux hasard, une fatalité. Compte tenu du dispositif démentiel engagé sur la ZAD, du mode opératoire des forces de l’ordre, il est même étonnant que le drame ne soit pas survenu plus tôt : des milliers de gendarmes et policiers armés comme s’ils partaient en guerre, des engins blindés, des hélicoptères, mobilisés contre une poignée de zadistes qui, même s’ils n’avaient pas tous en poche un titre de propriété, ne dérangeaient guère de monde, sinon l’amour-propre contrarié de quelques politiciens forcés de convenir, après près un demi-siècle d’errements, que leur projet d’aéroport ne tenait pas la route. L’état, humilié par la société civile, devait montrer sa force, de la façon la plus brutale et la plus infantile qui soit, en soumettant quelques hectares de terre à une sorte d’expédition punitive que rien ne justifiait sinon la volonté de faire un exemple. Une vengeance officielle pour impressionner, pour faire peur, pour dissuader toute forme d’opposition, bien au-delà de la campagne de NDDL.

De fait, il est indéniable que la répression policière comme réponse au mouvement social - même si, en soi, elle n’est pas nouvelle, vieille comme la république et au-delà (le briseur de grèves Clémenceau, parmi beaucoup d’autres) – semble, ces dernières années, se normaliser, devenir la règle, favorisée par un état d’urgence devenu permanent, réduisant l’état de droit comme une peau de chagrin. Au moment où, à NDDL, Maxime Peugeot était grièvement blessé, à Paris, plusieurs dizaines de jeunes étaient brutalement interpellés devant le lycée Arago, conduits au commissariat, soumis à une longue garde-à-vue avant d’être présentés au tribunal : des ados, littéralement enlevés par la police, recherchés par des parents affolés, traités comme de quasi-terroristes, au mépris des principes du droit, notamment de la justice des mineurs.

Face à la contestation, le recours à la police se systématise, comme l’ont encore montré, ces dernières semaines, les évacuations brutales d’une vingtaine d’établissements universitaires occupés par des étudiants. Des scènes qui, 50 ans après Mai 68, font s’interroger sur l’extension sans fin des moyens d’action de la police : les photos d’archives illustrant les événements, notamment les combats de rue, font clairement ressortir la militarisation des forces de l’ordre, de leur équipement, de leurs moyens d’action, comme si, finalement, tout était permis : le contestataire perçu comme un ennemi et l’ennemi intérieur comme un ennemi extérieur.

Cette panique qui semble se saisir des autorités quand la contestation, loin des mots d’ordre politiques et/ou syndicaux venus du haut, émane directement d’initiatives individuelles, de la société civile, et non de ceux qui prétendent parler en son nom, cette fébrilité des pouvoirs publics qui renforce la violence d’état, confirment le réel pouvoir de déstabilisation de l’autorité contenu en germe dans les principes de désobéissance civile, encore trop peu pratiquée en France.

 

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