Pour un ministre de l’Education comme pour les politiciens, le débat sur l’interdiction du portable à l’école offre surtout l’intérêt – et c’est d’ailleurs son objectif – de se donner bonne conscience à peu de frais. La morale, c’est surtout utile pour faire des leçons de morale et les leçons de morale, c’est juste bon pour les enfants.

Au cours d’un débat parlementaire qui restera dans les annales de la tartufferie – la proposition de loi débattue ne faisant que reprendre une loi de juillet 2010 - les intervenants ont joué leur rôle : le portable à l’école, c’est mal. Face à des collègues dont une bonne partie avait l’œil rivé sur son propre portable, ils ont fait preuve d’une imagination sans borne pour tenter de justifier leur proposition de loi. La palme en la matière à revient Béatrice Descamps (UDI) qui voit une « connexion entre l’utilisation intense d’un smartphone et le risque de santé mentale chez les jeunes adolescents » Mais pas chez les députés. « Leur sommeil – ajoute-t-elle - est troublé par la lumière bleue des écrans, qui ralentit la production de mélatonine et leur vue se dégrade car les écrans assèchent les yeux et aggravent des troubles latents comme la myopie. » Mais pas de myopie chez les députés. Puis, de s’affoler des liens « entre l’usage intensif des téléphones portables et la perte de certaines fonctions cognitives comme la mémoire et la capacité d’attention. » Alors que les députés, eux, conservent toutes leurs fonctions cognitives jusqu’à un âge avancé.

Une tirade qui ne pouvait que conforter Blanquer dans ses certitudes. Car pour le ministre, il ne fait guère de doute que « le cyberharcèlement (…)  la consultation de sites pornographiques par les élèves et l’addiction aux écrans » trouvent leur origine dans la présence des portables en milieu scolaire. Ajoutant que « le portable nuit également à l’attention, à la mémorisation et à la réussite des élèves », le ministre de l’Education, de la Santé, de la Science et des Fables croit discerner à travers l’utilisation du portable « des changements que l’on pourrait qualifier d’anthropologiques dans la vie de nos enfants et de nos adolescents. » Pas moins. Il est curieux qu’un ministre féru de neurosciences n’ait rien dit des risques de la masturbation qui, c’est prouvé, rend sourd…

Un débat de haute tenue, en tout cas, qui peut se résumer par cette envolée de Bruno Studer (LREM) : « Nous passons en effet du principe d’autorisation avec des interdictions possibles, à un principe d’interdiction avec des autorisations possibles. (sic) » Comme Bruno Studer est aussi président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée, on ne s’autorisera pas à mettre en doute le sérieux du personnage.

Bref, si, comme on le voit, les députés se sont offert un bon moment de détente, il se sont bien gardés de traiter le fond du sujet : puisque l’interdiction du portable à l’école est inscrite dans la loi depuis maintenant huit ans, pourquoi son application resterait-elle aléatoire (comme elle le restera avec la nouvelle loi) dans certains établissements ? Au-delà, plutôt que de rêver d’une illusoire éradication du portable et des objets connectés, comment éduquer avec ? Question dont, beaucoup d’enseignants se sont de longue date déjà saisis, sans attendre les lumières de leur hiérarchie ou l’autorisation du parlement, au passage bien peu légitime pour légiférer dans un domaine qui relève du règlement intérieur des établissements ou de leur autonomie, une notion par parenthèse souvent mise en avant par un ministre qui s’emploie surtout à la dénaturer.

Reste qu’en dressant un tableau apocalyptique de l’utilisation du portable à l’école, les parlementaires ont, comme à leur habitude, fait l’économie d’une réflexion sur leur propre responsabilité, celle du monde des adultes. Négligeant le fait, que, pour un écolier ou pour un collégien, le temps passé dans le cadre scolaire ne dépasse pas, à tout casser, 15 % d’une année civile et qu’en conséquence les 85 % restants se déroulent en dehors, ils préfèrent imputer à l’école une faute qui n’est manifestement pas la sienne. C’est une manie pour ce qui touche de près ou de loin à l’éducation. La société va-t-elle mal ? Les classes dirigeantes n’y sont pour rien ; c’est juste le signe que les enfants sont mal éduqués. La république tourne-t-elle à la caricature de ses principes ? L’éducation « morale et civique » et ses sempiternelles leçons sur les « valeurs de la république », viendront y remédier. Bavardages stériles ou bourrage de crâne. Quand les adultes dérivent, ce sont les enfants qu’il faut reprendre en main.

Ce que Janusz Korczak traduisait en ces termes : « Au lieu de se surveiller, l'éducateur surveille les enfants et c'est leurs fautes qu'il enregistre et non les siennes. »

 

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