Incontestablement, le « vademecum » sur la laïcité à l’école, dernier gadget imaginé par Blanquer et ses services, tient plus du règlement de police que d’une publication à usage des établissements scolaires. Confirmant ainsi la singulière dérive de cette notion fourre-tout.

Le document, censé venir en aide aux enseignants quotidiennement confrontés à des hordes islamiques, se décline sous la forme d’un certain nombre de fiches – 15 concernant les élèves, 3 les personnels, pour les parents d’élèves et les intervenants extérieurs, une fiche chacun – structurées selon des prescriptions uniformes et impératives : « identifier et communiquer, prévenir, réagir et traiter les problèmes ». A  l’éducation nationale, pour défendre la laïcité, on file la métaphore guerrière. Mais l’école n’est-elle pas en guerre ?

L’objet du délit porte un nom : « atteinte à la laïcité ». Un délit auquel les enseignants sont instamment priés d’apporter toute leur attention : « Au sein de l’établissement, une réponse ferme est apportée systématiquement en cas d’atteinte à la laïcité. Pour ce faire, l’ensemble des personnels doit détecter et signaler toute situation contradictoire avec la laïcité, par le canal de Faits établissement. » Une boîte à lettres « atteinte à la laïcité » est accessible dans chaque établissement. Une fois détecté et signalé, le coupable (et sa famille, coupable elle aussi) se voit soumis à un interrogatoire serré (appelé ici « dialogue ») dont le but est de lui faire comprendre « le fonctionnement et les exigences de l’école républicaine, en termes de droits et de devoirs, que la charte de la laïcité rappelle explicitement ». Si, au terme de cette période d’observation (on ne parle pas encore de quarantaine) « l’élève persiste à méconnaître l’interdiction posée par la loi, il s’expose à une sanction disciplinaire qui peut aller jusqu’à l’exclusion définitive. » Comprenez qu’il est viré dans l’établissement voisin.

Mais, demandera-t-on, comment identifier une atteinte à la laïcité ? Pour venir en aide aux enseignants déboussolés, l’EN avance sa cible favorite : « le port de signes ou tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. » Mais, s’interrogera encore l’enseignant déboussolé, comment distinguer ce qui est ostensible de ce qui ne l’est pas ? Pas de souci : la cellule laïcité du ministre a tout prévu. Deux cas sont à distinguer : « soit les élèves ou tenues arborés par l’élève manifestent ostensiblement, par leur nature même, une appartenance religieuse, auquel cas ils sont interdits quelles que soient les conditions dans lesquelles ils sont portés » Là, l’enseignant déboussolé comprendra facilement comment il doit intervenir. Ce qui n’est pas le cas lorsque « les signes ou tenues ne sont pas, par nature, des signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, auquel cas il convient de s’interroger, au regard de son comportement, sur l’intention de l’élève qui arbore un tel signe ou une telle tenue, pour déterminer si son port est compatible avec les dispositions de la loi du 15 mars 2004. Un signe ou une tenue qui n’est pas, à proprement parler, religieux peut ainsi être interdit si son usage est détourné et s’il est porté, non pas par simple souci esthétique, mais pour manifester ostensiblement une appartenance religieuse. » Avec cet exemple concret, plus d’hésitation possible pour l’enseignant déboussolé : le port d’ « une robe longue et de couleur sombre » ou d’un « bandana couvrant partiellement la chevelure » sont des cas patents d’atteinte à la laïcité. « Dans cette hypothèse, il doit être étudié au cas par cas si le signe ou la tenue que porte l’élève démontre sa volonté, au travers de son comportement, de manifester une appartenance religieuse. » La longueur exacte de la robe ou sa teinte feront sans doute l’objet d’une prochaine circulaire.

Si un document de 80 pages – toutes de la même eau – ne permet pas de tout dire, il montre déjà beaucoup. Sur l’impayable expression injonctive d’un document qu’on croirait tout droit sorti d’une administration militaire ou d’une brigade de gendarmerie : avec pour conséquence (et pour objectif) de réduire les enseignants au rôle de simples exécutants, desquels on exige une obéissance aveugle et absolue. Sur l’urgence qui a présidé à sa publication et qui révèle l’obsession pathologique de l’EN sur le thème de la laïcité. Sur l’instrumentalisation de cette même laïcité par des considérations qui lui sont historiquement étrangères : garante de la liberté de conscience après des siècles de religion d’état, elle fait aujourd’hui office d’outil de surveillance et de détection de comportements jugés déviants et, de toute façon, sans rapport direct avec la laïcité, ce que Blanquer avait d’ailleurs lui-même reconnu. Atteinte à la laïcité ? En dehors des robes longues et des bandanas, ce guide décline tous les poncifs habituels, toutes les frayeurs entretenues autour de la « remise en cause des programmes d’enseignement ». Au rebours des « croyances », l’enseignement, fondé sur les « savoirs » se distinguerait par la « rationalité (…), l’impartialité, l’objectivité ». Le doute, constitutif de la raison, et un minimum d’esprit critique ne semblent guère atteindre les auteurs de cette brochure qui font semblant d’ignorer que tout système scolaire est d’abord au service d’un ordre social et régime politique et qu’à ce titre, il n’est pas au-dessus de tout soupçon.

Car en dehors de la stigmatisation des élèves « issus de l’immigration », comme on persiste à les présenter, c’est bien à la sacralisation de la république que travaille la laïcité scolaire. Avec une malhonnêteté qui dépasse toujours plus les limites : ainsi, la fiche 9 du document fait-elle de la participation aux cérémonies commémoratives une obligation laïque ! « Il est important – précise-t-on – de montrer que ces commémorations et ces événements ont fait l’objet d’un débat, souvent d’un vote du Parlement ». Ainsi, toute question ayant fait l’objet d’une décision parlementaire se voit-elle exclue, à l’école, du champ de la critique, du libre examen, parce que considérée comme une « atteinte à la laïcité ». En réalité, cette dernière fantaisie commémorative est une exigence de l’éducation à la défense qui, parmi ses privilèges, s’arroge un droit de regard sur l’enseignement de l’histoire. Mais ici, la laïcité vire à l’escroquerie.

Ce nouveau guide sur la laïcité à l’école – qui n’est ni le premier ni le dernier – devrait en réalité faire fuir les éducateurs : sans rapport avec les lumières, l’émancipation qui lui sont historiquement liées, la laïcité devient au fil des ans un outil de surveillance, de détection au service d’un régime politique sacralisé qui a de plus en plus tendance à considérer comme un délit toute forme de contestation.

 

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