Un grand moment de défoulement collectif : l’agression contre une enseignante d’un lycée de Créteil est l’occasion d’une campagne à la fois sordide et surréaliste. Surréaliste tant elle paraît déconnectée de la réalité des faits, sordide par la forme qu’elle prend et surtout la violence qu’elle charrie. Une campagne qui n’honore pas ses auteurs parmi lesquels des enseignants.

En tête évidemment, et sans doute pas mécontent de la tournure des événements, Blanquer. En période de vacances, l’incident lui aura permis de se livrer à son passe-temps favori - communiquer, gesticuler - alors que les limites de son action commencent à percer au grand jour. Tragi-comédie des évaluations en primaire, réforme du bac bâclée, magouilles autour des programmes scolaires, suppressions de postes etc : pendant quelques jours au moins, un fait divers transfiguré en affaire d’état lui permet de donner le change, de faire illusion. Avec l’impudence et la malhonnêteté qui sont sa marque de fabrique, il trouve même le moyen de tourner à son profit la question du téléphone portable qui, pourtant, avait viré à sa confusion : une loi inutile et paranoïaque ici parée de toutes les vertus malgré son inefficacité attestée.

Dans son rôle de bateleur, Blanquer est bien sûr étayé par des médias, toujours aussi incapables de distanciation, toujours aussi prompts à relayer la parole du ministre mais cette fois l’affaire prend un tour nouveau avec l’intervention virulente d’enseignants (réels ou supposés) à travers les réseaux sociaux et notamment le hashtag #pasdevague, sur Twitter, censé refléter la colère des profs. Et là, quelle fureur, quel déchaînement… mais surtout contre quelle cible ? Passons sur le fait qu’il ne serait déjà pas très digne de la part d’adultes de se laisser aller à un lynchage collectif contre un jeune, même coupable. Mais dans le cas présent, il ne s’agit plus d’un acte individuel qu’il faudrait condamner, il ne s’agit plus d’une enseignante du lycée de Créteil qu’il faudrait défendre. En réalité, l’incident est détourné au profit d’une attaque frontale contre, en vrac, le laxisme de l’institution, la pédagogie, la prétendue suppression des notes, les parents et l’enfant-roi, Mai 68, la racaille etc mais surtout contre les élèves dont la détestation paraît sans limites. A travers ce hashtag haineux, d’ailleurs alimenté et soutenu par la fachosphère et par Le Pen en personne, éclate la profonde aversion d’une partie des enseignants pour les élèves, une méfiance viscérale dont on vient à se demander si elle n’est pas, finalement, à la source de bien des dysfonctionnements du système scolaire français.

Sur ce sujet de la violence à l’école, c’est la mémoire courte qui impose ses règles. La faute à Mai 68, au téléphone portable ? Le soir du 3 février 1973, le collège Pailleron, à Paris, partait en fumée. On retrouvait dans les décombres les corps de 16 élèves et de 4 adultes. Un incendie criminel dont les coupables étaient rapidement retrouvés : deux élèves du collège. Et déjà, plutôt que de remettre en cause la construction défaillante du collège, le ministre de l’EN de l’époque préférait accuser l’affaissement moral dû à Mai 68. Il lui était difficile d’accuser le téléphone portable… On n’ose imaginer les réactions que provoquerait aujourd’hui un semblable drame : la peine de mort pour les mineurs ?

Laxiste l’école ? Dans un ouvrage récent, le chercheur Eric Debarbieux évoque une nouvelle fois « l’impasse de la punition à l’école » et l’inflation punitive très caractéristique de l’école en France mais dont l’opinion publique et, malheureusement, une partie des enseignants, ne semblent pas conscients. On punit à tour de bras dans les établissements (les 2/3 des collégiens sont punis au moins une fois par an…) sans se préoccuper de l’effet produit.

Laxiste l’école ? C’est encore oublier les mesures inconsidérées commandées par un populisme éducatif toujours à l’affût du moindre fait divers. Comme par exemple l’impensable délit d’« outrage à enseignant », sorti en 2002 du cerveau tortueux du ministre de l’Intérieur Sarkozy, un délit passible de 6 mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende (délit à ma connaissance jamais abrogé…). Ou encore du même Sarkozy, cette fois-ci président, la création en 2010, d’ERS (établissements de réinsertion scolaire) pour élèves difficiles. Une mesure qui devait rapidement tourner à la mauvaise farce … et dont le maître d’œuvre fut le Dgesco de l’époque, un certain Blanquer.

Blanquer, précisément, annonce dans la foulée un nouveau « plan » contre la violence à l’école, comme l’ont fait pratiquement tous ses prédécesseurs depuis plusieurs décennies. Avec le soutien d’enseignants qui le confortent toujours davantage dans ses pratiques autoritaires et infantilisantes. Jusqu’au moment, peut-être, où l’autoritarisme du ministre ne les épargnera pas à leur tour.

Mais pour l’instant, Blanquer ne peut que se féliciter du hashtag #pasdevagues »...

 

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