Une fois laissés de côté le détournement indécent et la grossière récupération de l’agression de Créteil, un peu de recul met en évidence une vive crispation autour de la notion de respect dont les élèves auraient perdu le sens. Une notion que l’Education nationale a tellement et sciemment embrouillée qu’elle se retourne contre les profs. Mais à qui la faute ?  

Les initiateurs et les participants à #PasDeVagues ont eu tort de participer à l’instrumentalisation d’un fait unique et exceptionnel, absolument pas représentatif du quotidien des établissements.

Quelques-uns d’entre eux, pas tous mais nombreux quand même, ont de façon malhonnête, détourné ce fait divers pour mettre en avant leurs vieilles rengaines éducatives, ici totalement hors de propos : quel rapport entre l’agression de Créteil et la réforme du collège, la suppression des notes, le collège unique, l’apprentissage de la lecture ou la dénonciation de la pédagogie ?

Plus grave encore, la tentative (en partie réussie) de phagocytage du débat par des considérations purement racistes venues de l’extrême-droite : le fait que Marine Le Pen ait été l’une des premières à déposer son commentaire haineux sur #PasDeVagues aurait dû susciter une condamnation massive des profs. Une condamnation qui n’est jamais venue.

Mais plus fondamentalement – et c’est l’objet de cette note - la question du respect souvent mise en avant à travers les doléances des enseignants devrait être traitée avec un minimum de distanciation : en premier lieu, parce qu’il est abusif de la rattacher à la question des violences scolaires et de laisser entendre qu’elle nécessiterait une approche exclusivement punitive voire policière. Mais surtout parce que le respect ne fonctionne pas dans un seul sens, des élèves vers les profs ; il n’a de sens que dans la réciprocité, des profs vers les élèves. Or, l’école se trouve confrontée à un problème qui dépasse très largement la formation des enseignants (certes très lacunaire en la matière) mais plus largement culturel : le manque de respect flagrant, dans ce pays, des adultes pour les jeunes et les enfants. Ce n’est sans doute pas un hasard si la France reste l’un des derniers pays d’Europe à ne pas avoir interdit les châtiments corporels sur les enfants, une particularité dont elle est même très fière  (le mythe de la « bonne paire de gifles qui n’a jamais tué personne »…).

Depuis plusieurs années, le respect fait l’objet à l’école d’une inflation règlementaire délirante, notamment à travers les programmes d’EMC, souvent associée au respect des valeurs de la république, de la laïcité etc, dans une confusion abusive qui mélange en désordre civilités et citoyenneté.  Si les règles de respect mutuel sont légitimes dans toute collectivité (et pas seulement à l’école), leur extension vers l’adoration béate d’un ordre politique (laïc et républicain) jamais discuté ne le sont pas, tournant au bourrage de crâne et au conditionnement. Cette confusion des genres et des priorités brouille les repères, ceux des élèves comme de leurs maîtres mais les élèves n’en sont pas responsables.

Quelle valeur accorder à cette conception du respect dans un pays ou le « non respect » de la Marseillaise est considérée comme un délit, relevant du code pénal ? Comment ici ne pas incriminer cette « mobilisation » autour des valeurs de la république lancée à grand renfort de circulaires dans la foulée des attentats de 2015, qui confond respect des enseignants et soumission à un ordre politique ( « le rétablissement de l’autorité des maîtres passe par la compréhension et la célébration des rites et symboles de la République ») ? Un dévoiement de l’obligation de respect qui n’est sûrement pas de nature à clarifier les relations entre élèves et enseignants mais dont, là encore, les élèves ne sont pas responsables.

Le respect à l’école ?  Une injonction administrative à répétition, vide de sens et qui dispense les adultes d’avoir à s’appliquer à eux-mêmes les règles qu’ils exigent des plus jeunes. Une constatation que faisait déjà Korczak, il y a bientôt un siècle… et toujours d’actualité :

« Nous nous interrogeons avec anxiété : qui deviendra-t-il, que fera-t-il dans la vie ? Nous voulons que nos enfants soient mieux que nous ne sommes. Le futur homme parfait hante nos rêves.

Qu’est-ce que nous attendons pour nous prendre en flagrant délit de mensonge, pour clouer au pilori notre égoïsme dissimulé sous un lieu commun ? Notre dévouement n’est qu’une vulgaire escroquerie.

Nous avons pris un arrangement avec nous-mêmes, nous nous sommes pardonné nos fautes en nous dispensant de l’obligation de devenir meilleurs. On nous a mal élevés. C’est trop tard. Nos défauts, nos travers sont bien enracinés. Les enfants n’ont pas le droit de nous critiquer, et nous-mêmes, nous n’avons plus de raison de le faire.

Ainsi disculpés, nous renonçons pour toujours à lutter contre nous-mêmes. C’est aux enfants à affronter cette peine.

Ce point de vue, l’éducateur s’empresse de l’épouser : au lieu de se surveiller, il surveille les enfants et c’est leurs fautes qu’il enregistre et non les siennes. »

(J. Korczak, Le droit de de l’enfant au respect, 1929)

 

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