Gros succès pour le hashtag #pasdevagues l’autre jour à l’Assemblée nationale au cours de la séance de questions/réponses au gouvernement, la traditionnelle séance du Café du commerce. On s’invective, on s’injurie, on crie, on hurle, on se coupe grossièrement la parole, on ne respecte rien ni personne mais on s’afflige de l’état de l’école, de la perte des valeurs dans notre belle jeunesse, on se scandalise du laxisme institutionnel et l’on s’indigne du manque de respect dont souffre aujourd’hui un corps enseignant abandonné par sa hiérarchie à des hordes barbares. Avec #pasdevague, les profs demandaient, paraît-il, à être entendus ? Comme à la télé, dans les journaux, les radios, sur les réseaux sociaux, ils l’ont été à l’Assemblée nationale. Mais pour la crédibilité du message, sans doute aurait-il fallu qu’il soit relayé par d’autres députés que ceux qui ont pris la parole ce jour-là.

Valérie Beauvais (LR) interpelle le ministre sur « le mépris pour cette enseignante qui a été menacée. » Une mesure s’impose : « la suspension du versement des allocations familiales ne doit pas être taboue s’il s’avère qu’elle permet de responsabiliser les parents. » Aucun doute : cette disposition, reprise d’une des nombreuses propositions de loi déposées par son collègue Ciotti, « permettrait de fournir de toute urgence des solutions aux problèmes concrets qui minent l’école. »

Pour Erwan Balanant (Mouvement démocrate), face aux « fléaux qui sévissent au sein de notre école (…), il est urgent d’entreprendre une réforme de la justice pénale des mineurs. » Vieille revendication de la droite depuis Sarkozy : en sachant à l’avance qu’ils seront punis comme des majeurs, les élèves hésiteront sans doute avant d’agresser leurs professeurs. C’est une évidence.

Olivier Falorni pour le groupe Libertés et territoires (sic) se fait lyrique… ou comique : « oui, la République a abandonné certains de ses territoires, qu’ils soient ruraux ou urbains (…) elle les a abandonnés à la violence (…) à vouloir nier la vague, on s’expose au raz de marée ; face à la vague, il n’y a qu’une alternative : la fuite ou la digue. La République ne peut plus, ne doit plus reculer car les limites ont été franchies, les barrières ont été brisées. Il nous faut donc rebâtir ces digues qui s’appellent République. » On n’attend plus que les maçons.

Un assaut de critiques, un déferlement indigné qui, contrairement à la présentation qui en a été faite dans la plupart des médias, non seulement ne semblent guère déstabiliser Blanquer mais lui permettent de se présenter à son avantage : « Nous avons fait davantage en dix-huit mois que tous les gouvernements que vous avez soutenus ! Beaucoup plus ! » S’il reconnaît, avec sa modestie habituelle, ne pas avoir totalement réussi « en dix-huit mois, [à inverser] la tendance de décennies qui parfois se caractérisaient par le laxisme » (par exemple lorsqu’il était recteur d’académie ou dgesco ?) il n’en est pas moins fier de son bilan, notamment avec la création d’une « cellule de sécurité » dirigée par un préfet, mais aussi, dans chaque rectorat, « d’équipes pour intervenir chaque fois qu’un fait est signalé » ou encore la recommandation adressée aux établissements de recourir aux conseils de discipline et « d’en finir avec le pas de vagues dans les établissements. » Les contributeurs au hashtag du même nom ne pourront pas se plaindre de ne pas avoir été entendus… La suite est programmée : en collaboration avec sa collègue de la Justice, Blanquer annonce l’ouverture de 20 centres éducatifs fermés (autrement dit de prisons pour mineurs) , le développement des EPIDE (des structures militaires qui, au passage, ne s’adressent pas à des délinquants mais à des jeunes volontaires ; c’est dire en quelle estime le ministre tient les jeunes en question) ou encore, dans la même veine d’une collaboration accrue avec le ministre de l’Intérieur en prévision de « nouvelles mesures de sécurité, notamment aux abords des établissements (…) contre les phénomènes de bandes et le trafic de drogue qui empoisonnent nos écoles »… des phénomènes qui n’ont aucun rapport avec l’agression de Créteil.

Surveillance, punitions, prison, armée : face au grand défoulement qui a accompagné un hashtag vénéneux, Blanquer et les parlementaires ont trouvé sans peine leur marque. En multipliant amalgames et contrevérités, dans une ambiance surexcitée et irrationnelle qui est souvent la norme quand il s’agit de l’école, cette séance de l’Assemblée nationale renforce l’instrumentalisation, le détournement du débat sur l’école. Les délirantes propositions avancées par les politiques, ne viennent pas en réaction à l’agression dont une enseignante a été victime mais elles l’utilisent comme prétexte dans une tentative pour concrétiser un projet de reprise en main brutal et autoritaire de l’école.

De façon symptomatique, la tribune rédigée par des enseignants du lycée de Créteil, pourtant les premiers concernés, n’a rencontré qu’un écho étouffé dans le bruyant concert de déplorations sur l’école : « (…) après ce geste [l’agression de leur collègue], après quatre jours, on peut se demander où se situe maintenant la violence? Ces images qui passent en boucle sur toutes les chaines derrière des intervenants dénonçant les dangers de ces mêmes vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Ces hommes politiques qui s'abaissent à récupérer les faits et à préconiser des réactions radicales et extrêmes rêvant au tout sécuritaire. Les enseignants, les personnels, les élèves et leurs familles sont choqués par cette vidéo mais aussi par ce qu'on lui fait dire. Parfois on se plait à penser que le rôle des journalistes serait aussi d'expliquer et d'éduquer... L'éducation passe surtout par la valorisation des petits progrès et des bonnes attitudes et non pas uniquement par la dénonciation permanente d'un acte isolé et insensé (…) Nous sommes fiers de nos lycéens et de leurs réussites. »

Une tribune qui aurait mérité son hashtag.

 

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