Une quarantaine de chefs d’établissement de l’académie de Versailles rassemblés dans un camp militaire pour un stage de « gestion de crise » : entre burlesque et sordide, mais pas nouveau.  Burlesque dans la mise en scène de chefs d’établissement en tenue commando s’amusant comme des gamins sur une cour de récréation à jouer aux gendarmes et aux voleurs, burlesque également par le décalage entre le quotidien et les exigences de leur fonction et les désordres imaginaires auxquels ils font semblant de faire face. Sordide parce que ce type de formation paramilitaire – et les préoccupations auxquelles elle renvoie – prend place dans une logique parano/sécuritaire qui semble devenir la norme à l’EN. Sordide, surtout, devant le spectacle d’adultes chargés d’une mission éducative, accepter de se soumettre aussi servilement aux injonctions infantilisantes de leur hiérarchie, à une parodie de formation destinée à tester leur compétence à obéir. Pas nouveau, parce que des stages de même nature sont organisés en France depuis plusieurs années, sans rencontrer beaucoup d’opposition. Déjà en 2016, 300 chefs d’établissement avaient participé à un stage organisé au centre de formation de la gendarmerie de Saint-Astier (Dordogne).

De fait, les attentats terroristes de 2015 ont été pour l’école le point de départ d’un tournant sécuritaire, directement inspiré par des représentations traditionnelles de l’extrême-droite, adoptées par les gouvernements successifs et largement acceptées par les premiers concernés, avec une facilité déconcertante (1). Etablissements bunkerisés, surveillance généralisée, dispositifs anxiogènes qui, à défaut de dissuader les terroristes ont surtout pour effet d’effrayer les élèves (voir par exemple ces effarants exercices anti-intrusion désormais rentrés dans les mœurs, y compris en maternelle…).

L’alibi de la menace terroriste ne trompe pas grand monde. Ces dernières années, les établissements sont passés du PPMS (plan particulier de mise en sécurité) « risques majeurs », aux PPMS « attentats », et aujourd’hui PPMS « attentats et intrusions ». Intrusions de terroristes ? A Versailles, une chef d’établissement reconnaît sans beaucoup de distanciation que le stage cible les menaces venant de « l’intérieur des établissements » (donc les élèves) ou « les parents ». C’est considérer, sans l’avouer ouvertement, que les troubles inhérents aux établissements scolaires requièrent une réponse policière voire militaire. La réaction du gouvernement à la très douteuse campagne #pasdevague s’inscrit dans cette logique purement répressive. C’est aussi renforcer le sentiment de peur largement répandu dans l’opinion publique et entretenu par des politiciens chez qui le discours sécuritaire, inépuisable filon, autorise toutes les manipulations : dans la société civile, avec un état d’urgence devenu permanent détourné vers la répression de toutes les contestations et à l’école, un état du soupçon permanent pesant sur les élèves.

Enfin, la dimension militaire de cet inénarrable stage de « gestion de crise » vient rappeler la place préoccupante concédée à l’armée dans le cursus des élèves avec l’éducation à la défense et le service obligatoire imposé aux lycéens mais également aux enseignants et aux chefs d’établissement qui devraient se rendre compte que la caporalisation à l’œuvre dans l’Education nationale ne s’arrêtera peut-être pas aux seuls élèves.

 

 

(1) « A travers nos deux ministères [Education nationale et Intérieur], ce sont deux piliers de notre République qui se mobilisent conjointement. Une mobilisation qui s'accompagne d'un changement radical de culture. » (Najat Vallaud-Belkacem, 04/11/2015).

(2) « Les ministres signataires [Education nationale et Défense] soulignent l’importance des actions conduites en partenariat par des enseignants et des militaires afin d’établir des relations pérennes. La participation aux enseignements scolaires et universitaires fait partie intégrante des actions de rayonnement confiées aux cadres militaires. » (Protocole Défense-Education, 20/05/2016)

 

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