Au sein d’une Assemblée nationale en pleine hystérie patriotique, l’accord donné par Blanquer à l’amendement Ciotti imposant le déploiement du drapeau français à l’intérieur de chaque salle de classe, enfonce encore un peu plus l’école dans une dérive identitaire sans fin.

Symptôme d’une obsession quasi maladive, la présence des symboles nationaux à l’intérieur des locaux scolaires comme dans le cursus des élèves a pris ces dernières années, dans un quasi unanimisme politique, une place extravagante mais qui fait sens aux yeux de ses adeptes pour qui les désordres sociaux et les dysfonctionnements politiques seraient à mettre au débit d’un système éducatif qui aurait oublié sa fonction intégratrice mais surtout qui n’imagine d’intégration que sous une forme nationale : à l’école, on doit apprendre à se sentir comme français d’abord.

De fait, même si l’amendement Ciotti est la dernière mesure que Blanquer n’avait pas encore reprise du programme éducatif de l’extrême-droite, cette dernière fantaisie s’inscrit tout naturellement dans la continuité de décisions de même nature impliquant les majorités précédentes. En 2019 le drapeau dans les salles de classe ? Mais en 2013, c’est la loi Peillon qui impose le drapeau en façade des établissements. Quant à la Marseillaise, c’est d’un véritable culte qu’elle fait aujourd’hui l’objet à l’école, fruit d’une trop longue histoire commune, dans une surenchère sans fin. De Peillon (« Nous devons aimer notre patrie (…) apprendre notre hymne national me semble une chose évidente » 01/09/2012) aux programmes  Blanquer qui imposent chaque année l’apprentissage par cœur d’un couplet de la Marseillaise (« la question de l’amour de notre pays est fondamentale »),  sans oublier Najat Vallaud-Belkacem, grande organisatrice de l’inénarrable « année de la Marseillaise » (« le sens républicain de la nation fait partie de l'enseignement, de même que le drapeau national, l'hymne national, la fête nationale ou encore la défense nationale »), chaque ministre contribue au renforcement identitaire de l’éducation civique et à la confusion, lourde de conséquences entre citoyenneté et nationalité, entre vivre en commun et vivre entre soi.

Mais finalement, le drapeau dans les salles de classe est dans la logique des choses, dans la logique d’un système éducatif, qui, par le truchement d’un impensable service national universel (SNU), coorganisé par l’Education plus nationale que jamais et la Défense, fait de l’école une sorte d’annexe de la caserne : à partir de juin prochain chaque lycéen, en uniforme, sera soumis à une période d’instruction militaire, avec chaque matin lever des couleurs aux sons de la Marseillaise. Mais qui pour s'en indigner ?

Constatation un peu déprimante : cette séance de l’Assemblée nationale ressemble à s’y méprendre à celle du 29 juin 2016, au cours de laquelle, déjà, Ciotti et ses collègues avaient délivré, sur le même sujet, le même argumentaire. J’en avais rendu compte dans cette note de blog dont je cite à nouveau la conclusion :

« De Ciotti, de Debré (le même qui, dans la même séance, suggère d’instaurer l’uniforme scolaire) et de leurs collègues, ce type d’interventions ne surprend pas, s’inscrivant dans un confusionnisme qui tient lieu de ligne de conduite, amalgamant tout et n’importe quoi : terrorisme, jeunes, école, crise sociale, repères, valeurs, communautarisme, nation, république etc. Mais poser les symboles nationaux comme ultime horizon, réduire la question scolaire – question sociale par excellence – à un défaut d’intégration d’élèves toujours considérés comme « issus de l’immigration », être incapable de concevoir une vie en société qui trouverait ses références ailleurs que dans une identité nationale largement fantasmée, cette perception des choses n’est malheureusement pas l’apanage d’une droite politique dite « décomplexée », en réalité contaminée par les représentations identitaires de l’extrême-droite. De fait, au cours de cette séance, non seulement il ne s’est trouvé aucun parlementaire pour relever le caractère aberrant, quasi surréaliste du débat, mais au cours de leurs interventions, les députés de gauche ont au contraire cru nécessaire de surenchérir sur les thèses des comiques de la droite, redoutant comme la peste un procès en anti-patriotisme (…) Il y a encore quelques années, aucun politicien soucieux de sa carrière ne se serait laissé aller à un discours sur l’école dont l’effet le plus sûr aurait été de susciter l’incrédulité voire l’hilarité générale. Mais aujourd’hui, les vannes sont ouvertes, tout est permis, même le plus stupide et le moins fondé, dans une dérive qui balaye tout l’échiquier politique, comme le montre cette séance de l’Assemblée nationale et n’épargne pas une large partie de l’opinion publique. Agiter les oripeaux nationaux n’est pas anodin : il est très significatif que l’injonction identitaire qui cible l’école intervienne à un moment de l’histoire où le régime républicain, empêtré dans ses contradictions et dans la nostalgie d’un passé largement falsifié, n’ait plus guère que la propagande et la brutalité pour se défendre. »