Hommage, temps de recueillement, minute de silence… l’imprécision de la formulation ne fera pas oublier l’empressement de l’Education nationale à mettre en œuvre une nouvelle opération de communion nationale - forme de communication dont elle est coutumière – chargée de faux semblants et d’ambiguïté.

Au vu des ressources pédagogiques destinées aux enseignants, le message délivré est clair : le document, concocté par l’Inspection générale, décline tous les poncifs de l’histoire officielle, faisant de Chirac un apôtre de la condition féminine, un défenseur de la laïcité, un pacifiste ardent, un Européen convaincu, un visionnaire écologiste. D’où « l’émoi largement ressenti » provoqué par sa disparition. En dépit d’une certaine latitude laissée aux chefs d’établissement, certains n’auront pas eu besoin de forcer leur nature pour devancer les instructions officielles : des enfants de maternelle traînés devant un drapeau en berne pour une pathétique minute de silence, ce n’est pas un hommage qu’on rend, c’est une tâche administrative qu’on remplit.

Mais si, à l’Education nationale, le ridicule n’a jamais tué personne – quel que soit l’échelon de la hiérarchie – cette frénésie de célébration autour d’un cadavre ne vient pas de nulle part : même si, pour partie, elle peut résulter de l’initiative mal venue de quelques fonctionnaires zélés, il faut comprendre qu’elle est inséparable d’une conception de l’éducation civique qui rend impossible toute prise de distance à l’égard d’un responsable politique, même mort. En cause ici, le culte rendu par l’école aux institutions politiques du pays, structuré par des programmes officiels – l’éducation morale et civique (EMC), l’histoire – et leur déclinaison protéiforme autour des sacro-saintes « valeurs de la république » proclamées à tous les étages de la grande maison et à toutes les heures de la vie écolière. Evangile pas plus rationnel que celui de la religion catholique, les valeurs de la république sont d’abord une affaire de foi, de rituels (la vénération des symboles nationaux) et font l’objet, à ce titre, d’une surveillance de tous les instants.  Une religion qui proscrit toute forme d’esprit critique, toute remise en cause d’un régime politique paré de toutes les vertus, un terme quasi générique enveloppant dans un même amalgame, un même anachronisme, la république de 1792, celle de 1848, celle qui en 1940, s’est jetée dans les bras de Pétain et de la collaboration ou encore la république de 1958, débarquée dans les bagages des paras (et toujours la nôtre…). Une république qui, aux yeux des élèves, n’a jamais de comptes à rendre, puisque républicaine.

Mais aussi une république dont les dirigeants eux-mêmes, n’ont jamais de comptes à rendre, puisque républicains. Une sorte de captation de prestige qui explique, du moins en partie, la complaisance rarement démentie de l’opinion publique pour sa classe politique. (Un schéma classique de la vie politique française, absolument pas remis en cause par des gilets jaunes dont les pitreries visent à remplacer quelques responsables sans remettre fondamentalement en cause  la république elle-même).

L’hommage règlementaire rendu à Chirac trouve sa source dans une sorte de dévoiement d’une culture civique scolaire, normative et coercitive, qui fait de l’adhésion irréfléchie à un régime politique et donc à son personnel sa finalité ultime. S’inscrivant dans un registre bien plus hagiographique qu’historique, la biographie officielle délivrée par l’Inspection générale occulte davantage qu’elle ne montre : rien sur l’homme d’Ouvéa, sur le défenseur de la Françafrique, sur la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique, sur le bruit et les odeurs des immigrés, rien sur un affairiste impénitent condamné par la Justice pour détournement de fonds publics et abus de confiance. Un choix très sélectif bien dans la logique d’une éducation civique qui sacralise son objet : reconnaître que le suffrage universel puisse porter à la tête de la république un délinquant (toujours adulé après sa mort), impliquerait une remise en cause impossible à admettre pour un système scolaire édifié autour de la dévotion obligée pour un système politique, de « l’amour de la république » rêvé par l’ancien ministre de l’Education nationale Chevènement.