C’était attendu. Après les manifestations imposantes et pacifiques du 5 décembre, les nervis de toute obédience (en noir, en jaune, en brun) sont retournés à leur tâche favorite, traditionnelle, leur seule raison de vivre : le sabotage du mouvement social en cours par la violence. A titre d’exemple, on en avait déjà eu l’illustration à Rennes, jeudi dernier, lorsque 15 000 manifestants parmi lesquels de nombreux enseignants se sont trouvés en quelque sorte pris en otage par une poignée d’excités masqués, casqués, armés pour certains, qui se sont défoulés pendant plusieurs heures sur l’espace public. Même scénario aujourd’hui à Nantes avec des encagoulés dont la violence débridée a conduit les organisateurs … à mettre fin à leur manifestation, autrement dit à taire leurs revendications. A Rennes comme à Nantes (à Paris, par exemple, avec le traditionnel spectacle de fin d’année des gilets jaunes, comme dans bien d’autres villes), ces démonstrations sont courantes, venant d’acteurs anonymes, usant d’une violence systémique – quel autre type d’action les a-t-on vus mettre en œuvre ? – avec pour objectif non pas de faire aboutir des revendications mais de se défouler l’espace d’un moment en se donnant bonne conscience : celle de révolutionnaires en lutte pour changer la face du monde, pour changer le cours de l’histoire.

Sauf que pour changer la face du monde, pour changer le cours de l’histoire, pour faire une révolution, il ne suffit pas de briser des vitrines, de mettre le feu à des poubelles, de casser du flic. La révolution, c’est quand même autre chose que se dégourdir les jambes le samedi de 14 à 16 heures. Outre qu’il faut d’abord savoir par quoi remplacer l’ancien monde, il faut également demander aux gens ce qu’ils en pensent. Dernière préoccupation d’individus tellement aveuglés (notamment par des leçons d’histoire mal digérées), tellement infatués de leur personne, tellement dogmatiques et intolérants, qu’ils se considèrent à eux tout seuls comme le peuple. Mais la rue n’est pas le peuple, surtout lorsqu’elle est confisquée par les gros bras et les cogneurs. Le peuple est par nature divers, composite et c’est précisément la fonction de la démocratie que de faire vivre cette diversité. Si l’on s’accorde à reconnaître que les institutions de la 5e république ne sont pas un modèle de démocratie, que leurs tares sont encore accentuées par l’autoritarisme de Macron (illustré à son échelon par Blanquer), la perspective offerte par ce dévoiement ultra-violent de la politique a de quoi inquiéter. D’autant que la suite est connue : dans un pays historiquement marqué par les affinités entre l’extrême-gauche (sa détestation d’une certaine forme de démocratie libérale) et l’extrême droite (relire Sternhell), un pays où deux électeurs sur trois votent régulièrement pour une droite dure ou l’extrême-droite, un pays où une gauche pusillanime et déchirée par des querelles de chapelle (et d’ego) n’en finit pas de désespérer ses électeurs, un pays où le populisme est devenu une option politique comme les autres, la démocratie a bien du souci à se faire.

Circonstance aggravante : le soutien (ou la minoration) dans de nombreux médias, dans une certaine intelligentsia, dans la classe politique, aux violences de rue, excusées, à gauche par la référence à une « violence sociale » ou par « la » violence policière dont seraient victimes leurs auteurs mais également, à droite, occasion de régler des comptes avec Macron sans attendre les échéances électorales. Un an de complaisance aveugle pour les gilets jaunes – qui n’ont jamais porté de programme social et dont le mode opératoire, fait de violences et d’intimidations, n’a jamais été démocratique – les conduit à ne pas voir ou à relativiser, voire à encourager (Mediapart…), toute forme de violence quelles qu’en soient les conséquences.

Les conséquences ? Si l’on tient pour hypothèse probable le renforcement du régime actuel ou son remplacement par un pouvoir encore plus brutal, toujours moins démocratique, il est clair que le mouvement social n’a rien à gagner à se laisser déborder par des considérations qui lui sont complètement extérieures. Qui peut croire un seul instant que la retraite des enseignants était cet après-midi la préoccupation des excités qui vandalisaient les rues à Nantes ? A souffler sur les braises, certains responsables syndicaux font preuve d’une belle irresponsabilité (tout comme les médias susnommés mais il est vrai que dans leur cas, le procédé fait vendre). Refuser de prendre ses distances avec les fauteurs de violence, c’est s’exposer à ne bientôt plus avoir que ses yeux pour pleurer. Et les lacrymos ne seront pas en cause…